• 17 octobre 1961 : « Avoir 20 ans et honte d’être Français » Article écrit le 17 octobre 2011

     

    17 octobre 1961 : « Avoir 20 ans et honte d’être Français »

      17 octobre 1961 : « Avoir 20 ans et honte d’être Français »  Article écris le 17 octobre 2011

    Article écrit le 17 octobre 2011

     

    « Il y a maintenant 50 ans, je venais d’être appelé pour remplir mon devoir de citoyen, je « faisais mes classes » au Fort Neuf à Vincennes dans le service de santé, lorsque j’ai été conduit à être témoin de la rafle des Algériens à Paris. Malgré le temps passé, ces événements habitent toujours ma mémoire, et pour la première fois, je veux témoigner publiquement de la barbarie avec laquelle ont agi toutes les forces de police. Je me suis souvent reproché de contribuer à la conspiration du silence sur ces faits. Mon témoignage ne veut pas prendre parti, ni contre la police, ni contre les Algériens. Je veux seulement relater quelques faits qui ont bouleversé la conscience d’un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence. Ce n’était pas du virtuel !

    Pour bien comprendre le contexte historique, il suffit de taper « 17 octobre 1961 » sur son clavier et beaucoup d’informations vont défiler… (c’est mon jeune fils qui en surfant sur le net m’a fait découvrir ce site). En résumé, suite à des attentats contre les policiers monsieur Papon, préfet de police de Paris décrète un couvre-feu interdisant aux Algériens de circuler après 22 h 30. En réaction, le FLN décide d’organiser une grande manifestation pacifique au centre de Paris… Les renseignements généraux informent leur hiérarchie qui interdit la manifestation et déclenche une opération « improvisée » au cas où… Pour souligner cette improvisation, les forces de l’ordre ont dû déménager les prisonniers du Palais des sports dans le grand hall du Palais des expositions, à cause d’un concert de Ray Charles le 20 octobre au palais des sports !!!

    À la caserne, en fin d’après-midi des rumeurs, nous parviennent et la possibilité d’être appelés pour donner à manger aux hommes arrêtés nous est présentée. Nous sommes 25 volontaires inscrits et attendons les ordres… En fin de soirée, nous partons dans des camions avec quelques « cantines » en remorque. Nous sommes débarqués à côté du Palais des sports, encerclé de cordons de police qui interdisent toute approche de curieux et de journalistes. Nous pénétrons dans le Palais des sports par une petite porte, et déjà 3 à 4 000 hommes sont assis encadrés par des gardes mobiles en arme.

    C’est un choc énorme de voir ses hommes les yeux hagards, remplis de crainte, couverts de blessures plus ou moins graves. (80 % sont blessés). La peur les avait envahis, au point de n’avoir pas confiance en nous qui venions pour leur donner à manger et les soigner... Malheureusement, le premier soir, nous étions totalement démunis de matériel de soins, ignorant le traitement infligé à tous ces hommes.

    Nous avons entrepris de créer un climat de confiance en dialoguant, en expliquant notre rôle auprès d’eux. Des hommes arrivaient toujours, l’ambiance devenait étouffante (sans ventilation), les hommes avaient soif. Quelques-uns revenant du travail avaient leur gamelle pour transporter leur repas. Discrètement, nous allions remplir dans les toilettes pour étancher leur soif. Ce geste a permis de créer un meilleur climat entre nous.

    Parmi les prisonniers, certains avaient un téléphone pour joindre leur famille. Quelques-uns m’ont demandé si c’était possible de les prévenir. J’ai pris note d’un certain nombre de numéros, et je suis allé dans un bar afin de tenter de rassurer des familles. Sur le chemin du retour, je vois encore des bus qui attendent pour débarquer leur cargaison. Je m’approche, et je comprends le dispositif d’accueil. Les bus réquisitionnés s’arrêtent à 25 ou 30 mètres de l’entrée du Palais. Les hommes doivent sortir les mains croisées sur la tête, à coups de crosse de fusil des Harkis les font descendre du bus, certains d’entre eux tombent à terre, d’autres sont projetés à terre par des croche-pieds et relevés à coup de matraque. La « haie d’honneur » les frappe avec des matraques très particulières (lestées de plomb). Les coups sont si forts que des hommes déjà roués de coup à l’arrestation et à l’embarquement ne se relèveront pas. Et ne se relèveront jamais... J’ai été témoin de neuf morts, ce soir-là. J’ai vu la haine atteindre son paroxysme. Comment perdre toute dignité, toute humanité pour réprimer avec une telle férocité leurs semblables sans défense ? Si je n’étais pas allé téléphoner, je n’aurais jamais su comment ces hommes étaient décédés.

    Pendant toute la durée de leur captivité, 5 ou 6 jours, je suis allé avec mes camarades donner à manger, prodiguer des soins, réconforter ces hommes. Au cours de la nuit, rentré à la caserne, je ne pouvais pas dormir, et je consignais sur un cahier de bord tous les faits vécus au cours de la journée. Pour des raisons trop longues à expliquer, j’ai détruit ce cahier peu de temps après la rafle. Il m’arrive de le regretter.

    À la fin de l’opération, avec quelques camarades de l’aumônerie, nous avons fait un rapport au journal La Croix et à Témoignage Chrétien. Et puis, j’ai gardé le silence, rempli de honte. Honte d’être membre d’une communauté qui permet de telles atrocités. J’étais révolté contre le pouvoir qui permet, voire encourage, des actes avilissant les hommes. (Papon n’avait-il pas autorisé ses troupes à donner 10 coups contre 1 !)

    Par la suite, je deviendrai officier d’administration du service de santé à l’hôpital Ducros à Blida. Lorsque j’étais officier de jour, je ne faisais pas de cérémonie au drapeau, je demandais à un homme de troupe d’aller ramasser la « serpillière ». Libéré de mes obligations militaires, pendant quelques années, en tant que chrétien je me rendrai aux offices du 11 novembre, du 8 Mai, mais je refuserai de défiler derrière le drapeau. Ma révolte, ma « honte d’être français » me faisaient fuir discrètement.

    Je me suis souvent rendu au Palais des expositions au Salon de l’agriculture. Chaque fois, tout mon être est bouleversé par ces souvenirs… Chaque année, le 17 octobre, je vis dans le silence et la méditation des souffrances causées par la haine des hommes.

    Sur le plan citoyenneté, ma reconstruction a été longue, difficile. La honte des 20 ans a fini par s’estomper. Des années m’ont permis de comprendre que la guerre est un mal, et qu’il ne peut en sortir aucun bien. »

    Eugène Fontaine, Saint-Ebremond-de-Bonfossé.

    SOURCE : https://www.ouest-france.fr/normandie/saint-lo-50000/17-octobre-1961-avoir-20-ans-et-honte-detre-francais-354286 

     

     

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