• Bertrand Badie, Professeur émérite des Universités à Sciences-Po Paris “Les interventions militaires ont toutes abouti à un échec patent”

     

    Bertrand Badie, Professeur émérite des Universités

     à Sciences-Po Paris

    “Les interventions militaires ont toutes abouti à un échec patent”

    Bertrand Badie, Professeur émérite des Universités   à Sciences-Po Paris  “Les interventions militaires ont toutes abouti à un échec patent”

    © D.R

    Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, qui coïncide avec le 20e anniversaire des attentats contre les deux tours du World Trade Center, signe la fin de l’hégémonie américaine, estime le spécialiste français des relations internationales, Bertrand Badie. “Ce n’est pas seulement la fin de l’hégémonie américaine, c’est la fin de l’hégémonie tout court, au profit d’un éclatement du monde et de la montée des puissances régionales”, analyse Bertrand Badie. 

    Liberté : Dans quelle mesure les attentats du 11 septembre 2001 ont changé le monde ? 

    Bertrand Badie : Je ne suis pas sûr que cet événement ait réellement “changé le monde” : il a surtout créé un choc psychologique intense, tant les images étaient spectaculaires ! Il a instillé l’idée nouvelle et forte que les États-Unis n’étaient pas invincibles, mais l’idée s’était déjà installée en 1975 après la chute de Saïgon… Sur le plan des politiques étrangères, on a beaucoup parlé alors de “guerre contre le terrorisme”, on a multiplié les interventions (Afghanistan, Irak…), mais, en fin de compte, les principes majeurs des politiques étrangères, notamment celles des puissances, n’ont pas été modifiés.

    La guerre mondiale menée durant vingt ans a-t-elle pu venir à bout du terrorisme ?  

    Je n’emploierai pas le terme “guerre mondiale” ! Il y a eu, en effet, une multiplication des interventions sans que l’on puisse parler d’un conflit de forte intensité auquel les opinions auraient pu s’identifier. Ces interventions ont toutes abouti à un échec patent, démontrant que la puissance au sens classique du terme n’avait pas de prise sur ces formes nouvelles de violence internationale. Deux erreurs majeures ont été commises à ce propos. D’une part, le “terrorisme” (terme déjà imprécis) n’est pas un ennemi : ce n’est ni un peuple, ni un État, ni même un acteur, c’est un mode opératoire. D’autre part, on a pris ce “terrorisme” comme une entreprise stratégique menée par des forces hostiles (appelées confusément et sans précautions “djihadisme”, ou “islamisme”, voire “islam”…) contre l’Occident. Du coup, on a ignoré le substrat social qu’il y a derrière le terrorisme, les crises sociales sévères, l’absence d’État constitué qui lui ont permis de s’épanouir et on a pensé que l’usage de la force pouvait tout résoudre : on a vu que tel n’était pas le cas !

    Les Américains ont quitté l’Afghanistan. Est-ce un échec de la logique d’intervention militaire ?   

    Oui, c’est la preuve que la puissance classique est devenue impuissante face aux formes nouvelles de conflictualité : les Soviétiques l’ont aussi éprouvé en Afghanistan en leur temps, la France dans le Sahel, comme la coalition occidentale en Libye !

    Ce retrait signifie-t-il la fin du leadership américain ?  

    Incontestablement, le concept d’hégémonie a volé en éclats : il faisait sens lorsque le monde était conditionné par les rapports de force entre les puissants, mais il ne fait plus sens aujourd’hui, du fait des formes nouvelles de conflictualité et du fait des conditions nouvelles issues de la mondialisation. Ce n’est pas seulement la fin de l’hégémonie américaine, c’est la fin de l’hégémonie tout court, au profit d’un éclatement du monde et de la montée des “puissances régionales”…

    SOURCE : https://www.liberte-algerie.com/actualite/les-interventions-militaires-ont-toutes-abouti-a-un-echec-patent-364746?fbclid=IwAR31h2jr92LGhRUShvTUx_pJhmpJHHTkAUPolNqZwzuUNkhuX1TvzJlAt4s#.YT3MZ0QAl4Y.facebook 

    Bertrand Badie, Professeur émérite des Universités   à Sciences-Po Paris  “Les interventions militaires ont toutes abouti à un échec patent”

    11 septembre : le moment où nos sociétés ont

    sombré

    Elles ne sont plus très nombreuses, les personnes qui ont connu la guerre. La guerre, la vraie, celle de 1914-1918, celle de 1939-1945, celle de Corée, d’Indochine, du Vietnam, d’Algérie ou d’ailleurs. Celle qui dévore, brûle, détruit, ravage. Celle où des gens tuent des gens parce qu’ils en ont à la fois le droit et le devoir. Celle où la mort est partout. 

    Cette guerre, nous ne la voyons plus que dans les jeux-vidéo, les images d’archive et des fictions cinématographiques. Parfois aussi dans quelques images lointaines provenant de pays exotiques. La guerre, c’est sale, très sale. Et la saleté n’a plus de place dans notre monde aseptisé de marques, de paraître, de superficialité et de conventions. Elle n’a plus sa place dans notre représentation positive du monde. La guerre ce n’est pas quelque chose que notre société peut comprendre. 

    Nous voulons croire qu’elle a disparu, qu’elle n’est plus qu’un souvenir du passé qui ne survit que dans la saleté des gens sales ou dans sa version romanesque, aseptisée et virtuelle. Mais quand les soldats d’une cause que personne n’a envie d’essayer de comprendre sont venus le 11 septembre 2001 faire exploser les deux plus hautes tours de la plus grande ville du plus grand pays du monde, le miroir s’est brisé. 

    Le lendemain du 11 septembre, les dirigeants américains ne sachant pas comment réagir, n’arrivant pas à prendre la dimension de l’événement et ne voyant pas comment y répondre, ont alors essayé de décrire la sidération qui les avait envahis avec le seul mot qui leur venait à l’esprit : la guerre. 

    Le 11 septembre 2001, le monde occidental est entré en guerre, en guerre contre le terrorisme. Certains diront que ce sont les terroristes qui ont déclenché la guerre. Mais non, les terroristes ont déclenché les hostilités, les puissances occidentales, confiantes dans leur toute-puissance, y ont répondu par la guerre. 

    DE LA GUERRE CONTRE LE TERRORISME 

     À LA GUERRE CONTRE TOUT 

    Depuis ce jour, la guerre a tout envahi. Le rêve d’un monde sans guerre s’est soudainement transformé dans le cauchemar d’un monde où la guerre serait partout : guerre contre les inégalités, guerre contre la maltraitance animale, guerre contre le racisme et l’antisémitisme, guerre contre les violences faites aux femmes, guerre contre la pandémie, guerre contre le réchauffement climatique, guerre contre les injustices sociales… 

    Le monde est entré en guerre, et il n’est pas près d’en sortir : on ne peut ni perdre ni gagner des guerres qui n’en sont pas. En vingt ans, le mot guerre a envahi chaque discours politique et s’est invité à chaque journal télévisé. Et avec lui, il a fait entrer la peur. 

    Cette question revient systématiquement dans chaque reportage, dans chaque micro-trottoir : « avez-vous peur ? ». Comme s’il fallait avoir peur. Comme si la peur était normale. Normale en temps de guerre. Un citoyen a peur ? Un politicien lance une nouvelle guerre. Les terroristes n’ont pas déclenché la guerre, ils ont déclenché la peur. Et cette peur a plongé l’Occident dans un monde en guerre où la peur est partout et où la guerre est censée répondre à chaque nouvelle peur, alors qu’elle ne fait que l’accroître. 

    L’ÉTAT DE GUERRE POST-11 SEPTEMBRE 

    Avec la guerre vient son cortège de décisions brutales et radicales. On ne sait pas du tout si elles vont être utiles, efficaces, applicables, sensées, mais il faut les appliquer. Sans étudier vraiment la question… juste « parce qu’il faut faire quelque chose ». Le 11 septembre, la chanson Chop Suey du groupe américano-arménien System Of A Down était en tête des hits aux USA. La chanson abordait la vacuité de la vie moderne, tout en apparence, en faux-semblants et en course poursuite et qui nous entrainait dans le nihilisme d’un « suicide conventionnel ». Le mot était de trop. La chanson a été interdite à la radio. 

    La guerre se joue d’abord dans les mots et depuis le 11 septembre, la liberté d’expression a été progressivement supprimée et remplacée par la police de la pensée, condamnant à l’exil et à la clandestinité ceux qui ne suivraient pas ses exigences. 

    Le 26 février 2020, l’équipe de foot de Lyon rencontrait celle de Turin en Ligue des Champions. Chaque jour des milliers de véhicules, des dizaines de milliers de personnes traversent les Alpes. Il est loin le temps où la montagne était infranchissable. Mais l’événement était de trop. Les rassemblements, les déplacements, les interactions sociales ont été interdits, les gestes règlementés. En temps de guerre, on construit des murs, des tranchées, des tours et des mâchicoulis. 

    LA GUERRE DES UNS CONTRE LES AUTRES 

    Mais en temps de guerre, il faut aussi des victoires. Il faut des ennemis vaincus dont on pourra fièrement exhiber la tête et célébrer la défaite. Faute de les affronter dans un champ de bataille, on les a désignés. Tous ceux qui sont contre ces guerres justes sont forcément des traitres à la patrie. 

    Alors on ressort les costumes des ennemis d’antan et les monstres imaginaires. Vous remettez en question la justesse des décisions, vous questionnez leur efficacité, vous appelez à d’autres solutions, vous osez comparer les atteintes au droit, dénoncer les coups de sabre donnés dans les libertés ? 

    Vous êtes Darth Vader, vous êtes envahi par le côté obscur de la force. Vous êtes Adolf Hitler, Néron et le comte Dracula. Vous êtes dans le camp du mal. A minima, on vous accusera de complot. Couramment, on vous traitera d’assassin, de criminel. Vulgairement, on vous trouvera tout une liste de sobriquets pour vous décrédibiliser et vous avilir. 

    On vous attrape, on vous épinglera et on vous raillera. Tout comme on exhibait les criminels au pilori. Tout comme on crucifiait les ennemis vaincus. Tout comme on faisait des rangées de têtes coupées posées sur des piques. 

    Faute de victoires contre des ennemis introuvables, on a multiplié les batailles des uns contre les autres. Parce qu’en temps de guerre, il faut qu’il y ait deux camps. Il faut qu’il ait des ennemis que l’on puisse voir, haïr, insulter, railler, moquer, détester… 

    Avant le 11 septembre, les étudiants américains partaient abuser de la fête à Cancún et étaient tout fiers de passer à la télé dans MTV Spring Break. Aujourd’hui, transformés en soldats de la justice sociale, ils sont prêts à vous mordre au moindre indice de désaccord. 

    QUELS RÉSULTATS 

     POUR LE POST-11 SEPTEMBRE ? 

    Cette guerre, on ne la gagnera jamais car ce n’en est pas une. Pas plus que l’on ne gagnera les autres guerres qui ont fleuri depuis que la mobilisation générale est devenue la solution à tout. 

    La guerre contre le terrorisme et toutes les autres guerres contre des ennemis que l’on ne peut pas voir sont le reflet de l’incapacité totale des États à assurer leur mandat. Elles ne sont que la conséquence de la violation de leur seule et unique justification : celle de détenir le monopole légal de la violence. 

    Les instigateurs des attentats du 11 septembre auraient dû être localisés, interpellés ou éliminés dans la semaine, dans le mois qui a suivi l’événement ! Il a fallu 10 ans pour trouver Ben Laden. 

    On a préféré envahir des pays, déplacer des populations, détruire des infrastructures, créer des milliers de victimes collatérales… des milliers d’enfants, de femmes, de vieillards et de combattants qui sont instantanément devenus des martyrs dans la bouche des agitateurs. 

    On a préféré la guerre à la justice. Le 11 septembre a clairement marqué un profond changement dans nos sociétés. L’effondrement des tours a été le révélateur de l’effondrement de l’État, de l’effondrement des États occidentaux qui, dans les années d’euphorie de la fin du XXe siècle, ont totalement perdu de vue leur raison d’être, pour se transformer en immenses méduses administratives et politiciennes, impotentes, pleurnicheuses et prêtes à tout pour essayer de cacher leurs innombrables incompétences. 

    Le 11 septembre a créé un précédent. Depuis lors, n’importe quel apprenti politicien se croit en droit d’appeler à l’état d’urgence et de s’attribuer les pleins pouvoirs au moindre prétexte. 

    Dommage que la machine à remonter le temps n’existe pas. Cela aurait été intéressant de demander à Gengis Khan, à Attila ou à Jules César ce qu’ils pensaient de lever des armées et d’entamer une campagne pour mener une guerre contre la peur ou contre la chaleur en été. 

    Par Olivier Maurice.    11 SEPTEMBRE 2021 

    SOURCE : https://www.contrepoints.org/2021/09/11/405298-11-septembre-le-moment-ou-nos-societes-ont-sombre 

     

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 12 Septembre à 19:23

    La troisième guerre mondiale sera social est le titre d'un livre de Bernard Thibault ancien secrétaire général de la CGT. Ill me semble que cela correspond à l'analyse qu'on peut faire aujourd'hui.

    En tout cas il est patent que la domination militaire ne règle rien. On l'avait vu en Algérie !

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