• RENCONTRE. « Gisèle Halimi, comme Simone Veil, incarne une sorte d’héroïsme »

     

     

    RENCONTRE. « Gisèle Halimi, comme Simone Veil incarne une sorte d’héroïsme »

     

    Annick Cojean, grand reporter au journal Le Monde, a coécrit les mémoires de Gisèle Halimi, figure du féminisme, les mois précédant sa disparition. Elle nous raconte cette «insoumise éternelle».

     

    RENCONTRE. « Gisèle Halimi, comme Simone Veil, incarne une sorte d’héroïsme »

    L’avocate Gisèle Halimi et Annick Cojean, journaliste au Monde. | RICHARD DUMAS

     

    RENCONTRE. « Gisèle Halimi, comme Simone Veil, incarne une sorte d’héroïsme »

    Comment est né ce livre ? 

    Je connaissais Gisèle depuis une trentaine d’années. Elle m’avait appelée quand j’étais jeune journaliste parce qu’elle avait remarqué mon article sur les femmes de pêcheurs du Guilvinec. Au fil des années, il y a eu des déjeuners où l’on parlait des femmes, de son travail d’avocate, du mien… Je lui ai proposé un long entretien pour Le Monde en septembre 2019. On avait eu plaisir à parler, revenir sur certains épisodes, et se poser la question de ce qu’il se passe maintenant, de ce que vont faire les femmes, de ce qu’elle avait envie de leur dire. Je lui ai proposé le livre, mais le désir était commun de transmettre quelque chose, de passer le flambeau aux nouvelles générations.

    Ces mémoires révèlent une femme d’une grande force de caractère. Vous qui l’avez bien connue, que retenez-vous de Gisèle Halimi ? 

    Je retiens sa perplexité d’abord, d’où sont nées sa colère et son indignation. Perplexité devant les inégalités entre les hommes et les femmes dans sa famille, l’école, la société tunisienne. Ensuite, c’était une femme courageuse. Elle a fait des choix difficiles, elle s’y est tenue. Elle a toujours fait beaucoup plus que son métier. Quand elle allait en Algérie défendre des gens du FLN, elle était traitée de salope, elle était menacée… Quand elle a défendu les femmes qui avortaient, oui c’était son métier, mais elle choisissait des causes difficiles, et les défendait gratuitement ! Avec une générosité, une flamme, qui l’animait constamment, et jusqu’aux dernières semaines de sa vie. Elle avait toujours la même passion de changer le monde, en tout cas de s’y intéresser.

    Était-elle découragée après toutes ces années de voir qu’il y avait encore tant de choses à changer ? 

    Ça la navrait – elle le dit à la fin du livre d’ailleurs – de voir que la révolution des femmes ne s’est pas faite. Et de voir des femmes très consentantes, complices du système patriarcal. Elle s’en insurgeait mais se rassurait en se disant qu’elle avait fait tout ce qu’elle pouvait. Les féministes ont réussi à obtenir des choses, elles ont gagné du terrain, des lois ont été faites.

    Quel passage de sa vie résume pour vous la femme de combat qu’elle était ? 

    Plus qu’un passage précis, ce qui me frappe surtout c’est sa cohérence. Quand j’étais enfant à l’école et qu’on m’apprenait l’Histoire, je m’étonnais qu’il n’y ait pas de grands personnages de femmes.  C’est malheureux mais c’est comme ça  me répondait sœur Thérèse. Pour moi, Gisèle Halimi, comme Simone Veil, incarne une sorte d’héroïsme. Quand j’ai revu les images du procès de Bobigny, quand j’ai relu ce qu’elle a écrit sur la guerre d’Algérie, et les risques dingues qu’elle prenait alors qu’elle avait deux petits garçons à la maison, qu’elle faisait les navettes Paris-Alger… La cohérence de ses propos, de sa révolte, de ses batailles ! Qu’à 92 ans, on ait encore gardé cette foi, cette rébellion, cette dynamique, ça me fascine.

    Quels étaient ses derniers combats ? 

    L’égalité de salaire était extrêmement importante pour elle. C’est comme ça qu’on peut sortir d’un couple, d’une relation toxique, partir avec ses enfants. Quels que soient les métiers, les niveaux de rémunération, l’inégalité salariale reste ahurissante. Les lois existent, maintenant ce sont les mentalités que l’on doit changer. Dans l’organisation familiale, elle voulait un partage des tâches absolument égalitaire. Que les congés parentaux soient les mêmes pour les hommes et les femmes. Et dès 1979, elle a lancé le projet de clause de l’Européenne la plus favorisée, il s’agissait de faire appliquer partout ce qui se faisait de mieux en matière de législation pour les femmes.

    Comment rendre dignement hommage à cette héroïne ? Certains la verraient au Panthéon… 

    Pourquoi pas ! Des pétitions circulent, je m’en réjouis. Il y a des symboles forts, et c’en est un. Ce qu’elle a apporté à la cause des femmes, et donc à toute la société, mériterait bien une sorte d’hommage suprême. J’ai été stupéfaite, aux obsèques, de l’absence de membres du gouvernement. La chaise d’Éric Dupond-Moretti est restée vide, celle de la ministre de la Culture aussi, alors qu’elles avaient partagé plusieurs combats, de même pour la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes.

    RENCONTRE. « Gisèle Halimi, comme Simone Veil, incarne une sorte d’héroïsme »

    J’espère qu’ils se rattraperont. Nous avons besoin d’héroïnes, et nous en avons là une magnifique.

    « Une farouche liberté », Gisèle Halimi avec Annick Cojean, Grasset, 160 pages, 14,90 €.

    Les grandes dates d’une militante féministe

    27 juillet 1927. Gisèle Halimi vient au monde à Tunis (Tunisie) sous le nom de Zeiza Gisèle Élise Taïeb. Dès sa naissance, ses parents ne cachent pas leur déception d’avoir une fille. En grandissant, elle entretient une relation conflictuelle avec sa mère. Les inégalités de traitement qu’elle subit par rapport à ses deux frères fonderont sa détermination à défendre la cause des femmes.

    1949. Après des études de droit à Paris, elle devient avocate au barreau de Tunis. Politiquement engagée, elle défend très vite des causes difficiles. Entre la France et le Maghreb, Gisèle Halimi s’implique dans des affaires qui lui tiennent à cœur comme l’indépendance de l’Algérie. Elle défend des indépendantistes du FLN (Front de libération nationale) dans les années 1950.

    1971. La militante est signataire du Manifeste des 343, rédigé par Simone de Beauvoir et publié dans Le Nouvel Observateur. Malgré les risques de poursuites et d’emprisonnement, toutes ces femmes déclarent avoir avorté et donc violé la loi de l’époque. Elles appellent à la libéralisation de l’avortement, une cause que ne cessera de défendre Gisèle Halimi. La même année elle crée, avec Simone de Beauvoir, le mouvement Choisir la cause des femmes, engagé dans le combat pour l’IVG.

    1972. L’avocate fait les gros titres en plaidant au procès de Bobigny. Sa cliente est une adolescente de 16 ans, violée, qui a été dénoncée à la police par son violeur pour avoir avorté avec l’aide de sa mère. Dans ce procès très médiatisé, qui ouvrira la voie à la criminalisation du viol, Gisèle Halimi sort victorieuse en obtenant la relaxe de la jeune adolescente.

    28 juillet 2020. Gisèle Halimi décède à Paris à l’âge de 93 ans. Au cours de sa vie, elle aura écrit une quinzaine d’ouvrages. De ses convictions sont nées des lois sur le viol, la torture ou l’avortement qui, aujourd’hui, paraissent naturelles, mais qui tout au long de sa vie, on fait l’objet de fervents combats

    SOURCE : https://www.ouest-france.fr/societe/droits/droits-des-femmes/rencontre-gisele-halimi-comme-simone-veil-incarne-une-sorte-d-heroisme-6971751 

    Mme Annick Cojean je me permets de rajouter à votre article ces paroles de Gisèle Halimi  :

    RENCONTRE. « Gisèle Halimi, comme Simone Veil, incarne une sorte d’héroïsme »

    "Quand j'ai défendu Djamila Boupacha, cela faisait six ans que je défendais des militants du FLN. Avec d'autres avocats, mais nous n'étions pas très nombreux, nous avions instauré un véritable pont aérien entre Paris et l'Algérie, là où il y avait des tribunaux militaires, des tribunaux d'exception. 

    C'était d'autant plus urgent de le faire que sans nous probablement, il n'y aurait pas eu de défense : tous les avocats algériens avaient été plus ou moins arrêtés, déportés, mis dans des camps. Je l'ai fait pendant huit ans de ma vie. 

    J'étais seule, j'avais deux enfants de cinq ans et deux ans, et je n'avais pas les moyens de les faire garder. Mais il y avait une urgence absolue, non seulement pour la cause mais pour ce qui s'y passait. 

    Djamila Boupacha, c'était en 1960. Cela faisait six ans que l'on parlait des tortures. Djamila Boupacha était au secret, torturée et détenue depuis plus de cinq ou six semaines. Militante du FLN, elle avait 21 ans, elle était musulmane, très croyante, elle n'avait pas commis d'attentat mais était sur le point d'en commettre un. Elle allait déposer une bombe, mais elle ne l'a pas fait. Et donc elle a été arrêtée puis abominablement torturée par des parachutistes, jour et nuit. Elle a été violée avec une bouteille d'abord, elle qui était vierge et musulmane ; elle m'écrivait des lettres : "Je ne sers plus à rien, je suis à jeter..." 

    J'ai pris l'avion pour aller la défendre. Son procès avait lieu le lendemain. On m'a donné une autorisation, car il fallait ça, pour y aller. Je suis arrivée à Alger et quand je l'ai vue, j'ai été absolument… enfin comme n'importe qui l'aurait été, bouleversée. Elle avait encore les seins brûlés, pleins de trous de cigarettes, les liens, ici (elle montre ses poignets), tellement forts qu'il y avait des sillons noirs. Elle avait des côtes cassées... 

    Elle ne voulait rien dire, et puis elle a commencé à sangloter et à raconter un petit peu. Je suis rentrée à l'hôtel pour préparer le procès du lendemain et le soir même, la police est venue m'arrêter et m'expulser. Je n'ai donc pas pu plaider le procès. Djamila a refusé de parler. 

    C'est en rentrant que j'ai déclenché un peu les choses, j'ai vu Simone de Beauvoir, on a créé un comité pour Djamila Boupacha qui a été le comité de défense le plus important pendant la guerre d'Algérie, Il comprenait Aragon, Sartre, Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion qui a fait énormément pour Djamila (née en 1907, Germaine Tillion a été résistante, arrêtée et déportée à Ravensbrück. Elle a témoigné au procès de Nüremberg. Grande ethnographe, elle a beaucoup travaillé en Algérie). 

    Mais il ne comptait pas que des personnes favorables à l'indépendance algérienne. Il y avait par exemple Gabriel Marcel, le philosophe existentialiste chrétien, qui était plutôt pour l'Algérie française. 

    Au ministère de la justice, Simone Veil, une petite magistrate déléguée à l'époque, nous a aidés à la faire transférer car on voulait l'abattre, là-bas dans sa cellule, pour qu'elle ne parle pas. On l'a arrachée aux griffes de ses assassins probables, on a fait un grand procès contre les tortures et nous en sommes arrivés aussi loin qu'on pouvait arriver dans une affaire comme celle-ci pendant la guerre, car c'était encore la guerre. 

    Elle a identifié ses bourreaux en les reconnaissant parmi d'autres militaires sur des photos. Quand on a demandé leur nom, le ministre de la Défense, à l'époque M. Messmer a refusé de les donner en disant que ce serait mauvais pour le moral de l'Armée ! 

    Par ailleurs, un mouvement international est né, avec des manifestations devant les ambassades de France à Washington, à Tokyo, partout, pour elle. Là-dessus, les accords d'Evian ont été signés, c'est-à-dire la fin de la guerre, avec une amnistie pour tous ceux qui, de près ou de loin, étaient poursuivis pour des événements en relation avec la guerre d'Algérie. 

    Alors, la chose amusante, c'est que, bien entendu, Djamila a été amnistiée pour ce pourquoi on la poursuivait mais en même temps, moi, j'avais fait inculper le général Ailleret pour forfaiture et pour recel de malfaiteurs, et le ministre de la Défense, Messmer, puisqu'il refusait de nous donner les noms de ces soldats. Ils ont "bénéficié", si je puis dire, de la loi d'amnistie. L'instruction pénale a été close. 

    J'ai aussi écrit un livre. J'ai rendu public tout le dossier d'instruction, ce que je n'avais pas le droit de faire. Il y avait des lettres d'elle et de son père de soixante-dix ans, qu'on avait torturé et qui criait : "Vive la France ! Pourquoi vous me faites ça ?" Sa sœur, qui était enceinte, torturée, qui a fait une fausse couche ! 

    Djamila Boupacha représente un peu symboliquement ce qui est important pour moi : la défense de l'intégrité physique et morale des individus, les droits de l'Homme, la lutte contre la torture, la lutte contre la colonisation. Mais en plus, c'était une jeune fille vierge de vingt ans qui avait été violée abominablement. Elle était un peu devenue le symbole de la lutte contre la torture et de la lutte du peuple algérien. Mais pour moi, si vous voulez, d'avantage, elle était devenue ce pour quoi je m'étais engagée comme avocate depuis toujours". 

    Gisèle HALIMI

     

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