• Terrorisme et résistance par Gilles Manceron

    Terrorisme et résistance

    Terrorisme et résistance

    Terrorisme et résistance

     

    L’horreur des attentats récents a provoqué un rejet unanime du terrorisme. Mais on a tendance à employer ce terme de manière abusive sans séparer le terrorisme de la résistance à l’oppression qui est un droit de l’homme.

    Si le mot terroriste s’impose pour qualifier les actes barbares comme ceux commis récemment en France depuis janvier 2015, on constate aussi que les usages de ce terme sont des plus divers. Certains propos tenus aux Invalides le 19 septembre lors de l’hommage officiel aux victimes du terrorisme montrent qu’au-delà de la nécessaire condamnation de ces crimes, une vigilance s’impose sur l’emploi sélectif et les mésusages de ce terme.

    On a tendance, en effet, à désigner sous ce terme toutes les formes de violence dues aux groupes qui combattent un Etat et à oublier souvent les actes de terrorisme émanant des Etats. Des résistants se sont vu qualifier par leurs adversaires de terroristes, ne serait-ce que pendant la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, le régime de Damas utilise ce mot pour désigner tous ceux qui le combattent les armes à la main et invoque même la « lutte contre le terrorisme » pour justifier ses bombardements aveugles, proprement terroristes, de la population civile d’Alep.

    Le fait qu’il existe des utilisations abusives de ce terme ne disqualifie pas la notion de terrorisme, mais cela montre à l’évidence qu’elle peut être détournée ou renversée et a donc besoin d’être précisément définie. On peut dire que le terrorisme est un crime qui frappe aveuglément des victimes civiles. Il consiste, pour semer la peur ou exercer une menace, dans le meurtre délibéré d’un groupe de population civile, formé d’individus qui ne sont pas visés personnellement. Ses initiateurs sont très divers, ils peuvent être des États tout puissants ou de petits groupes de conspirateurs. Tous leurs actes méritent la même condamnation.

    Le terrorisme des Etats 

    Le Larousse ne définit pas seulement le terrorisme comme un « ensemble d’actes de violences commis par des groupes révolutionnaires », mais aussi comme un « régime de violence institué par un gouvernement ». Le terrorisme, en effet, n’émane pas seulement d’organisations qui s’en prennent aux Etats, puisque des Etats, mêmes démocratiques, peuvent aussi être responsables d’actes terroristes. L’apparition dans la langue française des mots terreur et terrorisme dans un sens politique devrait nous le rappeler puisqu’ils ont commencé par désigner une terreur d’État, celle imposée en 1793 par la Convention montagnarde. Ce premier usage appliqué à un moment de la Révolution française comporte d’ailleurs une part d’injustice, car bien d’autres terreurs d’État ont existé hors du contexte des menaces de 1793 et 1794 contre la République et la nation, à commencer par les « Terreurs blanches » qui ont frappé ensuite, au XIXe siècle, les partisans de la démocratie et des droits de l’homme. Reste qu’il témoigne de ce que le terrorisme peut émaner d’un État. C’est même celui pratiqué par les Etats qui a produit dans l’histoire les effets les plus meurtriers. La répression qui a suivi la Commune de Paris a fait infiniment plus de victimes civiles que l’insurrection qui l’avait précédée. Les pires attentats des groupes subversifs n’ont jamais fait autant de victimes que les régimes autoritaires qu’ils affrontaient. De la Russie tsariste à l’Espagne franquiste et aux dictatures d’Amérique latine, tout le XXe siècle témoigne de ce que ce sont des États qui ont fait le plus grand nombre de victimes au sein des populations civiles. Or les dictatures qualifient de « terroriste » toute opposition armée à leur propre arbitraire, même quand elles n’ont laissé à leurs opposants que cette seule possibilité de lutte, et elles utilisent comme alibi les violences subversives qu’elles suscitent, et, a fortiori, leurs dérapages et abus.

    Dans le cas de certains attentats qui ont frappé la France, liés à des contentieux mal élucidés avec elle – celui de la rue de Rennes du 17 septembre 1986, qui fit sept morts et cinquante-cinq blessés ; celui contre le DC-10 d’UTA du 19 septembre 1989, qui a fait 170 morts ; ou celui de Karachi du 8 mai 2002 qui a tué quatorze personnes –, ce sont bien trois Etats – l’Iran, la Lybie et le Pakistan – qui les ont commis.

    Légitimité de la résistance 

    La notion de terrorisme doit être séparée du droit à l’insurrection contre des pouvoirs arbitraires, qui est un droit de l’homme. Il est énoncé dans la Déclaration des droits de 1789, qui proclame dans son article 2 le droit à la « résistance à l’oppression », et, encore plus fortement, dans celle de 1793, préambule de la première constitution républicaine de la France, articles 33, 34 et 35 (1). Il est réaffirmé dans la Déclaration universelle de 1948 qui reconnaît dans son préambule le « suprême recours » que constitue la « révolte contre la tyrannie et l’oppression ». C’est au nom de ce principe que de nombreux mouvements de libération du joug colonial, telle l’ANC en Afrique du Sud, ont organisé une résistance armée. Nelson Mandela n’a pas seulement appelé à des mobilisations politiques, il a aussi organisé la lutte violente quand la répression s’abattait sur son mouvement et quand toutes les perspectives politiques étaient complètement bloquées.

    Dans le cas de la Résistance française à l’occupation allemande comme dans celui des autres résistances européennes contre le nazisme, la violence de l’occupant légitimait le recours aux armes. Or, la propagande nazie et celle de ses collaborateurs tels, en France, les journaux à leur service comme Signal ou Gringoire, n’avaient de cesse d’essayer de discréditer les combattants de l’ombre en les désignant sous le vocable de terroristes. Un terme qu’ils ont employé aussi, à partir de 1943, pour désigner les aviateurs alliés qui visaient en France des objectifs militaires, et il se sont hâté de montrer les images des victimes civiles et des destructions d’immeubles d’habitation, souvent inévitables, provoquées par leurs bombardements.

    Les victimes civiles de la guerre d’Algérie 

    Le 19 septembre, lors de l’hommage aux Invalides, en présence de François Hollande, aux victimes des actes de terrorisme qui ont frappé récemment la France, en particulier de l’attentat du 14 juillet à Nice, deux orateurs ont cru bon de mentionner l’un des attentats de la guerre d’Algérie. Dans cette guerre qui a fait d’innombrables victimes civiles – de l’ordre de 350 000 morts parmi les Algériens et de 5 000 parmi les pieds-noirs –, ils ont cité un seul attentat, celui du Milk Bar à Alger, le 30 septembre 1956, où une bombe avait été déposée par une combattante du FLN. L’un de ces intervenants était le représentant de l’Association française des victimes de terrorisme (AFVT), Guillaume Denoix de Saint-Marc. Ce n’est pas sa parenté avec l’officier chargé par le général Massu, en 1957, à la fois de nier et de justifier l’emploi de la torture par l’armée française durant la Bataille d’Alger, devenu putschiste en 1961 [voir à ce sujet l’article « Hélie Denoix de Saint-Marc est-il un “héros français” ?»  

    https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/090315/helie-denoix-de-saint-marc-est-il-un-heros-francais

      avec un complément rectificatif de ce jour] qui est en cause. Il en est un petit-neveu, et, né au lendemain de cette guerre, son engagement contre le terrorisme remonte à la mort, le 19 septembre 1989, de son père, Jean-Henri Denoix de Saint-Marc, directeur de Total pour l’Afrique, dans l’attentat contre le DC-10 d’UTA commandité par le chef d’Etat libyen Mouammar Khadafi (2). Un autre orateur, Georges Salines, père d’une victime du Bataclan et président de l’association « 13 novembre : fraternité et vérité », a cité ce même attentat et a fait plus longuement référence à l’action du FLN dans la guerre d’indépendance algérienne (3).

    La réflexion sur les usages de la notion de terrorisme s’impose d’autant plus que l’AFVT se trouve associée, le 8 octobre 2016, par la Mairie de Paris à une rencontre organisée pour les 35 ans de l’abolition de la peine de mort en France, sur le thème « L’exécution est l’arme des terroristes, pas celle de la justice (4) ». Récuser le recours à la peine de mort comme réponse aux attentats meurtriers est important, mais l’approche particulière de la notion de terrorisme portée par l’AFVT dans sa manière de faire référence à la guerre d’Algérie en ne citant qu’un seul attentat peut s’avérer problématique. 

    De 1954 à 1962, en effet, de nombreux civils ont été victimes de ce conflit. A partir de 1956, Alger a été frappé par une série d’attentats à l’explosif dont il est hasardeux d’isoler un seul, celui du Milk Bar, tout comme de ne pas replacer celui-ci dans le contexte de cette guerre. Rappelons qu’à la suite du déclenchement par le FLN de l’insurrection du 1er novembre 1954, marqué par une série d’attentats, les populations civiles des campagnes algériennes des « zones rebelles », où des villages approvisionnaient les maquisards, ont été durement frappées par des opérations de l’armée française, y compris par des bombardements au napalm. Dans les régions déclarées « zone interdite », tout agriculteur ou berger, y compris les femmes et les enfants, pouvaient être abattus sans sommation. A Alger, le premier attentat à la bombe a été, le 10 août 1956, celui de la rue de Thèbes dans la Casbah, commis par une équipe de policiers et d’ultras européens organisée par André Achiary, ex-officier du service secret français le SDECE, déjà responsable en mai 1945 d’importants massacres de civils algériens à Guelma, dont il était alors sous-préfet. Leur groupe terroriste, animé notamment par les pieds-noirs extrémistes René Kovacs et Jean-Claude Perez, s’intitulait l’Organisation de la résistance de l’Algérie française (ORAF). François Mitterrand, qui était en 1956 ministre de la Justice, l’a définie ainsi lors du procès Salan : « L’ORAF disons que c’était une première mouture de l’OAS. […] C’était un organisme de combat, le plus brut, le plus simple et, je n’hésite pas à le dire, le plus criminel à mes yeux (5). » Le 10 août 1956, en plein couvre-feu, cette équipe de tueurs a franchi plusieurs barrages de police pour déposer une bombe devant une porte, dont l’explosion en pleine nuit a fait s’écrouler plusieurs maisons et fait soixante-treize morts et des dizaines de blessés dont de nombreux enfants. Le FLN d’Alger a empêché la foule de se livrer à des représailles aveugles contre des européens, mais a répondu de la même manière, puisqu’il a chargé trois combattantes, Djamila Bouhired, Samia Lakhdari et Zohra Drif, de déposer, le 30 septembre, trois bombes dans des établissements fréquentés par des jeunes européens, le Milk Bar, l’Otomatic et la Cafétéria, qui ont fait à leur tour des victimes civiles : cinq morts et cinquante-deux blessés, dont plusieurs ont dû être amputés. Toutes les victimes de ces attentats à la bombe, celles du 10 août 1956, rue de Thèbes, comme celles des trois attentats du 30 septembre et de tous les autres qui ont suivi méritent les mêmes égards et la même compassion.

    Aussitôt à Alger, des arrestations massives par les parachutistes de milliers de civils algériens ont eu lieu, suivies de tortures dans des lieux réquisitionnés, entrepôts, villas, écoles. D’autres attentats sont intervenus : lors des obsèques, le 27 décembre, du président de l’association des maires d’Algérie, Amédée Froger, assassiné par le FLN, des lynchages d’Algériens au hasard ont fait six morts et une soixantaine de blessés ; le 26 janvier 1957, des attentats visant des civils européens ont été perpétrés par le FLN, à nouveau à l’Otomatic et à la Cafétéria, ainsi qu’au Coq Hardi, tuant quatre femmes et faisant des dizaines de blessés ; le 3 juin, plusieurs bombes du FLN ont fait exploser des lampadaires dans le centre d’Alger faisant sept morts, dont trois enfants ; le 9 juin, une bombe du FLN au Casino de la Corniche a fait huit morts et quatre-vingt-douze blessés dont dix amputés. Dans cette période, on a compté 3 024 disparitions d’Algériens arrêtés par les militaires français, souvent torturés, morts sans sépulture ni aucune information à leur famille. Germaine Tillion, qui a tenté de mettre fin à ce cycle de violences en rencontrant les responsables politiques français d’Alger et les chefs du FLN, n’a pas voulu faire de différence entre ces victimes et s’en est prise à ceux pour qui les victimes d’un camp comptaient davantage que celles de l’autre.

    Quels objectifs pour les actions armées ?  

    Tous ces attentats méritent au même titre d’être cités. Et leurs victimes civiles ont péri au cours d’une guerre dont on ne peut éluder les causes et le contexte. L’insurrection lancée le 1er novembre 1954 par le FLN était le rendue inévitable par l’échec de toutes les tentatives d’instiller un peu de démocratie dans un système colonial foncièrement inégalitaire et complètement bloqué. Rappelons que, depuis 1947, l’Assemblée algérienne comprenait autant d’élus du collège électoral des européens – qui représentaient environ 12% de la population – que d’élus du collège électoral des indigènes algériens, qui représentaient une population huit fois plus nombreuse – où seuls les hommes étaient électeurs, les femmes algériennes étant privées de tout droit de vote ; et que les élections qui ont suivi, en 1948, ont été honteusement truquées par les autorités coloniales pour limiter la représentation de tous les partis algériens favorables à l’indépendance. L’insurrection a été lancée par des militants issus du mouvement national algérien du MTLD (6) qui existait depuis une trentaine d’années et avec lequel les autorités françaises n’avaient jamais voulu dialoguer. Ses manifestations pacifiques avaient été réprimées, en Algérie comme en France, entraînant un nombre important de victimes civiles, en particulier plus de 15 000 morts en mai 1945 dans la région de Constantine et sept morts à Paris le 14 juillet 1953. Cette insurrection a rallié dès 1956 tous les courants politiques de la société algérienne, qui, pourtant, avant la seconde guerre mondiale, n’avaient pas été partisans de l’indépendance, notamment les élus, les oulémas et les communistes (7). Tous, face au blocage de la société coloniale, ont rejoint le processus d’affirmation de la nation algérienne impulsé par le FLN. Les autorités de l’époque ont qualifié les combattants du FLN de « hors la loi » et de « terroristes », et, jusqu’au tournant opéré par le général de Gaulle en septembre 1959, ont refusé toute négociation avec eux. Leur guerre d’indépendance se référait aux principes du droit international reconnaissant à tous les Hommes les mêmes droits de citoyens et aux nations la libre disposition d’elles-mêmes. Les Nations unies l’ont vite admis, la France n’a pas pu empêcher que l’Assemblée générale de l’ONU en débatte, et, en 1956, elle s’est retrouvée isolée dans la communauté internationale. Le général de Gaulle a eu l’intelligence de prendre conscience de ce que cette lutte d’indépendance portée par le FLN avait le soutien de l’opinion internationale et l’assentiment de l’ensemble des forces politiques de la société formée par les descendants des habitants de ce pays lors de la conquête française. Il a orienté sa politique vers la reconnaissance de ce fait. Sans obtenir, malheureusement, de soutien significatif parmi les européens d’Algérie où aucune force favorable au dialogue et à l’égalité de tous les habitants n’a pu se développer. Dans la communauté des pieds-noirs, ce sont les ultras qui ont prévalu et qui ont pratiqué un terrorisme meurtrier. A celui de l’ORAF et autres groupes ultras a succédé, en 1961 et 1962, celui l’OAS qui a fait en Algérie au moins 2 200 morts – dont des pieds-noirs démocrates ont aussi été victimes (8).

    Dans cette guerre, contrairement à la propagande française de l’époque, les militants du FLN n’étaient pas des délinquants de droit commun mais des combattants, même si ce n’est qu’en 1999 que la France a reconnu officiellement qu’il s’agissait d’une guerre. Reste qu’on peut s’interroger sur la manière dont cette guerre d’indépendance a été conduite. Certes, certains des fondateurs du FLN avaient fait le bilan du 8 mai 1945, où une réaction désordonnée de la foule des manifestants pacifiques fuyant la répression a conduit à ce que des Européens proches des nationalistes algériens avaient été tués ou mutilés. Ils avaient compris qu’une insurrection armée devait être soigneusement organisée pour éviter qu’elle soit marquée par des violences incontrôlées. Mais, dès le 1er novembre 1954, l’instituteur Guy Monnerot a été tué en contradiction avec les consignes données par le FLN qui prescrivaient de ne pas s’attaquer aux civils européens – ce qu’a d’ailleurs reconnu le service de renseignement français, alors commandé par le colonel Schœn (9) . Ces consignes ont souvent été ni comprises ni appliquées par la base rurale des maquisards, ce qui, face à une répression violente de l’armée française et d’européens armés, a conduit, dans plusieurs cas, à des explosions brutales de violence contre des civils européens. Et aussi, en beaucoup plus grand nombre, à des violences contre des Algériens qui n’étaient pas ralliés au FLN – qu’il s’agisse de villages à qui il était reproché de renseigner les Français ou de ne pas suffisamment aider les maquisards, ou de douars accusés d’obéir aux dissidents messalistes (10) .

    C’est l’analyse que fait Mohammed Harbi, qui était, à l’époque, engagé dans le FLN, et qui, après avoir dû fuir l’Algérie en 1967, est devenu historien. Durant cette guerre, il avait été de ceux qui avaient insisté sur le fait que d’autres formes de lutte que la seule action militaire pouvaient être conjointement menées, et posé aussi la question des cibles de la violence. Il pense aujourd’hui que le mouvement national algérien n’est pas parvenu à penser politiquement les objectifs et les méthodes de la guerre d’indépendance (11). Ses dirigeants ont été sans cesse écartelés entre des bribes de réflexion politique et les pratiques incontrôlées d’une base rurale ou urbaine et plébéienne qu’ils ne voulaient pas heurter de front. Pour Mohammed Harbi, les dirigeants du FLN ont eu tendance à répondre aux événements au coup par coup, sans trop savoir où ils allaient, en généralisant simplement ce qui leur apparaissait, à court terme, comme le plus efficace.

    Certains d’entre eux comme Abbane Ramdane, lors du congrès de la Soummam, en 1956, ont tenté de freiner les violences contre les civils. Il a critiqué celles qui avaient eu lieu un an plus tôt dans deux localités, lors de la journée du 20 août 1955. C’est d’ailleurs une des raisons de l’hostilité qu’il a suscitée de la part de chefs de maquis qui l’ont assassiné peu après. L’idée d’organiser des attentats dans les villes a prévalu. Mais ceux-là mêmes qui les avaient commis ont accepté de s’interroger sur ces actions, y compris le chef du FLN d’Alger, Yacef Saadi, que Germaine Tillion a voulu rencontrer dans l’idée de tenter d’obtenir de l’armée française comme du FLN de ne plus s’en prendre aux civils ; et qui s’est rallié à son idée. En 1957, la question de l’opportunité d’attentats sur le sol français a fait aussi débat au sein du FLN (12). Mohammed Harbi a témoigné de ce que de nombreux militants se méfiaient du recours systématique à la violence, notamment parmi ceux qui pourtant, comme Hocine Aït Ahmed, avaient, depuis 1947, prôné la lutte armée pour sortir l’Algérie de l’impasse (13). Mais, dans le contexte des exactions massives de l’armée française et des violences des terroristes européens contre des civils algériens, leur point de vue n’a pas prévalu dans l’appareil du FLN. Le fait que les européens d’Algérie n’ont pas choisi le dialogue politique qui aurait pu conduire à une issue, du type de celle qu’a connu plus tard l’Afrique du sud, mais la guerre jusqu’au bout et le terrorisme de l’OAS, a donné des arguments au courant le plus activiste au sein du FLN.

     

    Désigner toutes les formes de terrorisme 

    Différente est la violence employée dans les années 1970 en Europe par des petits groupes d’extrême gauche, qu’on peut assurément qualifier de terroriste. Le contexte politique et institutionnel en Italie ou en Allemagne ne permettait pas de justifier leur recours à la violence. En France, les groupes de la même mouvance, tels ceux d’inspiration maoïste, l’ont compris, s’arrêtant au seuil de la violence terroriste. Mais en Allemagne, la Fraction armée rouge, à coup d’enlèvements, d’assassinats (16 morts) et d’attaques de banques, a glissé dans le terrorisme, dans un contexte où il faut rappeler aussi que, pour la combattre, la police n’a pas hésité non plus sur les moyens. De même, dans l’Italie des « années de plomb », des groupes comme les Brigades rouges, en pratiquant enlèvements et assassinats de personnalités, dont le plus retentissant fut celui de l’ancien président du conseil Aldo Moro, ont aussi versé dans le terrorisme. Mais il ne faut pas oublier de mentionner aussi les attentats commis à la même époque par des groupes d’extrême droite, comme celui de la piazza Fontana à Milan, le 12 décembre 1969, qui a fait 16 morts et 88 blessés, qui a marqué le début des « années de plomb », attribué sur le moment à l’extrême gauche et dont on a appris par la suite qu’il avait été commis par un groupe d’extrême droite. De la même façon, la violence au Pays basque, si elle était le seul recours sous la dictature franquiste, n’était plus légitime quand d’autres formes d’expression et de lutte sont devenues possibles.

    Dans la phase qui a conduit à la proclamation de l’État d’Israël, l’action de groupes d’activistes comme ceux qui ont abattu, en novembre 1944, le ministre britannique en Égypte, ou, en septembre 1948, le représentant suédois des Nations unies, peuvent-ils être qualifiés autrement que comme des attentats terroristes ? Il en est de même des opérations de l’organisation activiste l’Irgoun, fondée par Vladimir Jabotinsky et dirigée par Menahem Begin, qui n’a pas hésité à frapper délibérément des civils, comme lors de l’attentat contre l’hôtel King David en juillet 1946, qui a fait 91 morts, dont des dizaines de passants, et plus de 150 blessés. Ou encore celles du groupe Stern, dont l’attentat contre le rapide Haïfa-Le Caire en mars 1948 a fait une quarantaine de morts – dans un moment où, par ailleurs, d’autres attentats terroristes contre des civils étaient l’œuvre de groupes arabes. C’est du fait de l’action de groupes terroristes juifs que, durant la guerre de 1948, la population civile de villages palestiniens, comme Deir Yassin le 9 avril (une centaine de civils tués), ont été l’objet de massacres. De même, de nos jours, quand certains Palestiniens, quelle que soit la légitimité de leur cause, commettent des attentats en territoire israélien visant à tuer délibérément des civils, cela mérite aussi la qualification de terrorisme. Au même titre que les « assassinats ciblés » de Palestiniens et les nombreuses violences de l’armée israélienne contre des civils dans les territoires palestiniens occupés.

    Quelles cibles pour les résistants ? 

    La justesse d’un combat ne suffit pas à prémunir ceux qui le mènent contre une dérive vers des méthodes terroristes. Mais l’objet et la légitimité d’un conflit ne peuvent être éludés, on ne peut pas faire l’économie du contexte et de la qualification d’une guerre où ces actes prennent place. Une guerre n’est jamais juste. Cependant certaines peuvent être nécessaires et inévitables et on ne peut échapper à la distinction entre de telles guerres et des agressions intolérables. De ce fait, les victimes civiles des mitraillages par la Luftwaffe des réfugiés traversant la France dans l’exode de juin 1940 ne sont pas celles, bien plus nombreuses (250 000 morts), visées par les bombardements de Dresde par les alliés en février 1945. Celles des bombes envoyées par Hitler à la fin de l’année 1940 sur Londres ou Coventry ne sont pas celles des bombardements, pourtant infiniment plus meurtriers, d’Hiroshima et Nagasaki par les Américains en août 1945. Cependant, un combat, même légitime dans les buts qu’il poursuit, n’autorise pas le recours à n’importe quel acte.

    La question est d’autant plus complexe que tout recours à des actions visant des objectifs militaires n’est jamais exempt de risques pour les civils qui ne sont pas visés. La Résistance française durant l’occupation allemande, comme d’autres luttes armées légitimes, a connu d’âpres débats sur le principe du recours aux attentats, ou sur l’opportunité d’organiser tel ou tel, car, mêmes lorsqu’ils visaient des soldats allemands, ils pouvaient provoquer des victimes civiles. Celui commis à Toulouse, en mars 1944, contre le cinéma Les Variétés où on projetait le film antisémite Le Juif Süss dans une salle pleine de militaires allemands, a fait de nombreuses victimes civiles parmi les passants. Les sabotages de voies ferrées, pages de gloire de la « bataille du rail », ont apporté leur lot de morts et de blessés parmi les employés des chemins de fer, les voyageurs et autres. Dans une lutte de résistance armée, il est bien difficile d’éviter toute victime dans la population civile. Reste qu’il revient aux mouvements de résistance de s’interroger sur ceux que leurs actions pourraient frapper. Y compris dans un combat armé nécessaire et inévitable, toutes les cibles ne sont pas appropriées.

    Répondre au terrorisme par le droit 

    Si la violence des groupes subversifs peut être une aubaine pour les États autoritaires qui y trouvent prétexte à renforcer leur propre terreur, on peut s’interroger sur les réponses que doivent, en revanche, lui apporter les États démocratiques. L’histoire comme l’actualité fourmillent de mauvaises réponses en forme de restriction des droits. Les États ont toujours tendance à prendre la violence subversive comme prétexte pour restreindre les libertés. L’idée de « terroriser les terroristes », selon la formule employée par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua en 1986 lors de la vague d’attentats qui frappait la France, n’aboutit en réalité qu’à l’inefficacité vis-à-vis des responsables de cette violence et à une répression contre des populations suspectées collectivement d’en être complices.

    Pour endiguer les actes du terrorisme, la meilleure réponse reste les procédures ordinaires du droit. Toute idée de s’en affranchir revient à se laisser contaminer par sa logique. Ainsi, le fait que Jean-Marc Rouillan, ancien dirigeant d’Action directe, le seul groupe qui ait versé en France dans le terrorisme dans les années 1970, responsable notamment de l’assassinat de l’industriel Georges Besse, qui a purgé sa peine après vingt-quatre ans de prison, fasse l’objet d’une sorte de vengeance judiciaire n’est pas conforme de ce qu’on pourrait attendre d’un état de droit. En s’en prenant à une déclaration qui relève de sa liberté d’expression, les juges, à l’occasion notamment du transfert de l’infraction d’apologie du terrorisme dans le Code pénal, menacent de s’ériger en police de l’opinion.

    Si la condamnation des attentats qui ont frappé la France ne doit souffrir aucune ambiguïté et si un État frappé par des terroristes a le droit d’y répondre, nous devons garder à l’esprit que se croire autorisé à entrer dans une logique d’exception conduit à leur donner raison. La meilleure réponse reste toujours le droit.

     

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    (1) Article 33 : La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme. Article 34 : Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un sel de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé. Article 35 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

    (2) La référence à l’attentat du Milk-Bar dans l’intervention de M. Guillaume Denoix de Saint-Marc a suscité de vives réactions dans la presse algérienne et de la part de l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo). Ce passage (ainsi que celui sur l’intervention de forces armées israéliennes à Entebbe, en Ouganda, le 4 juillet 1976, contre le détournement d’un avion) a été retiré du texte publié sur le site de l’AFVT :

    http://afvt.org/wp-content/uploads/2014/09/2014-09-19-Invalides-discours-GSM.pdf

    (3) Le lien vers l’intervention de M. Georges Salines :

    http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/video-la-france-ne-vaincra-pas-le-terrorisme-en-trahissant-ses-valeurs-le-discours-du-pere-d-une-jeune-femme-tuee-au-bataclan_1831591.html  

    (4) Le samedi 8 octobre 2016, de 14h à 18h30, Halle des Blancs Manteaux, 48 rue Vieille du Temple, à Paris, l’Association française pour les victimes de terrorisme (AFVT) est associée à dix autres associations : l’ACAT, Amnesty international France, la Coalition mondiale contre la peine de mort, le Collectif français « Libérons Mumia », Ensemble contre la peine de mort (ECPM), la FIACAT, la FIDH, la Ligue des droits de l’homme, Lutte pour la justice/Save et le MRAP.

    (5) Déposition, le 18 mai 1962, lors du procès Salan de François Mitterrand, ministre de la Justice en 1956. Le procès de Raoul Salan, éditions Albin Michel, 1962, page 232.

    (6) Les fondateurs du FLN sont issus du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), parti nationaliste qui s’est d’abord appelé l’Étoile nord-africaine (fondée en 1925), puis le Parti du peuple algérien (en 1937), et qui avait eu pour chef historique Messali Hadj. Ses changements de noms étaient consécutifs aux interdictions successives par les autorités françaises.

    (7) Dans les années 1930, les élus, rassemblant autour de Ferhat Abbas des membres de la classe moyenne algérienne, n’étaient pas favorables à l’indépendance, mais ils le sont devenus après 1943, et ont formé l’UDMA en 1946. Les oulémas, courant culturel et religieux, ont suivi une évolution comparable. Les communistes algériens du PCA ont rejoint la lutte armée du FLN en 1956.

    (8) Pour la période qui va du début de 1961 à l’arrestation du chef de l’OAS, Salan, le 20 avril 1962, il y a eu en Algérie 12 299 attentats au plastic, 2 546 attentats individuels et 510 attentats collectifs, qui ont fait 1 622 morts, dont 239 européens, et 5 148 blessés, dont 1 062 européens. Les attentats de l’OAS en France ont fait 71 morts et 394 blessés.

    (9) Le Service des liaisons nord-africaines (SLNA). Le documentaire produit en 2011 par le service cinématographique de l’armée française, l’ECPAD,Algérie mémoires meurtries, parle fort justement de la mort accidentelle de Guy Monnerot.

    (10) Après le 1er novembre 1954, un courant du mouvement national algérien a suivi le chef historique Messali Hadj dans son refus de rallier le FLN. Ce dernier l’a affronté violemment et certains de ses responsables ont ordonné le massacre de populations civiles qui échappaient à leur autorité. 

    (11) « Les dégâts de la griserie de la violence », entretien avec Mohammed Harbi, historien, propos recueillis par Gilles Manceron, dans Hommes et Libertés, revue de la Ligue des droits de l’homme, n°117, « Terrorisme et violence politique », janvier-mars 2002.

    (12) Certains des dirigeants du FLN s’y sont opposé, voir dans Une vie debout de Mohammed Harbi, la note d’Hocine Aït-Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf et Mohamed Khider, alors détenus à Paris, à la prison de la Santé, qui rejetaient catégoriquement l’idée de commettre des attentats en France. Des cadres de la Fédération de France du FLN partageaient ce point de vue.

    (13) Mohammed Harbi a évoqué le fait que certains responsables du FLN se méfiaient de l’éloge de la violence qu’avait fait, par exemple, Jean-Paul Sartre dans sa préface au livre de Frantz Fanon, Les damnés de la Terre. Voir son article dans le numéro des Temps modernes consacré à Jean-Paul Sartre, n°531 à 533, octobre-décembre 1990.

    13 commentaires à 10 h 45 * 04/10/2016

    SOURCE : https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/031016/terrorisme-et-resistance

     

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