• « La marche pour Charlie Hebdo a aussi démontré la fragilité du lien national en France »

    « La marche pour Charlie Hebdo a aussi

    démontré la fragilité du lien national

     en France »

    « La marche pour Charlie Hebdo a aussi  démontré la fragilité du lien national   en France »

    Que reste-t-il de l'extraordinaire mobilisation populaire après les attentats de janvier 2015 ? La France de « Charlie » restera-t-elle encore debout, après le séisme du 13 novembre ? Oui, si l'on ne se contente pas de commémorer, juge l'historien Benjamin Stora

    Spécialiste de la question coloniale, l'historien Benjamin Stora nous reçoit au Musée de l'histoire de l'immigration qu'il préside, à proximité du bois de Vincennes, non loin de l'Hyper Cacher, pris d'assaut par Amedy Coulibaly le 9 janvier 2015. Sur la façade de cet imposant bâtiment construit pour l'exposition coloniale de 1931, les fresques sculptées peignent l'ex Empire français et ses formidables ressources humaines, minières et commerciales. Sur le mur de son bureau, l'affiche d'époque du film « La Bataille d'Alger » de Gilles Pontecorvo, longtemps interdit en France. Une de ces « mémoires dangereuses » auxquelles notre interlocuteur vient de consacrer un livre passionnant, lui qui a été l'un des premiers à mettre en garde, le 11 janvier 2015, contre l'absence des jeunes de banlieue dans les immenses cortèges des « Je suis Charlie ». 

    Le Temps : Le 11 janvier 2015, vous êtes « Charlie », avec des millions de Français. Très vite, vous alertez toutefois sur le risque d'une trop grande naïveté face à ce formidable élan de solidarité... 

    Benjamin Stora : J'ai marché tout le dimanche après-midi boulevard Voltaire à Paris, de la place de la République à la Nation. Plein de copains à moi s'y trouvaient aussi. Nous n'étions pas des millions de fieffés réactionnaires, comme ont pu l'écrire certains après-coup. Les gens étaient émus aux larmes, bouleversés. On se sentait portés par la vague d'émotion et d'indignation. Et puis j'ai regardé autour de moi : les jeunes de banlieue étaient absents du cortège. Cela m'a frappé. Leur absence formaient comme un trou béant dans cette marée humaine. Ils ne sentaient pas concernés. Ils n'étaient pas « Charlie ». Cette marche du 11 janvier, presque panthéonisée aujourd'hui, prouvait donc aussi la fragilité du lien national en France, au lendemain des attentats les plus terribles infligés au pays. 

    - Vous êtes historien. Ce 11 janvier 2015 restera-t-il dans la mémoire française ?  

    - C'est la séquence entière de janvier 2015 qui restera. N'oubliez pas que les attentats contre «Charlie Hebdo» et l'Hyper Cacher sont, alors, les plus meurtriers de l'histoire de la France contemporaine. Le 7 janvier - et le  13 novembre le confirmera en pire  - la France renoue avec la guerre alors qu'elle s'était installée dans la paix depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962. J'insiste sur cette séquence historique. Entre 1939 et 1962, sur des théâtres différents, le pays est en guerre : d'abord contre l'Allemagne, puis en Indochine et en Algérie, où 1,5 million de jeunes conscrits sont envoyés, ce qui fait débarquer le conflit dans presque toutes les familles. Puis ce cycle de douleur s'interrompt en 1962. Le soulagement est immense. La guerre devient celle des autres, et les attentats de 1995 à Paris, commis par des groupes liés au GIA Algérien, n'interrompent pas cette période, car l'Hexagone se vit alors victime d'un conflit qui n'est pas le sien, par ricochet. Le 7 janvier clôt dans le sang cette séquence, lorsque des terroristes assassinent, de surcroit, l'incarnation par excellence de l'esprit critique français à travers Wolinski et Cabu. Deux dessinateurs qui, chacun, racontaient l'histoire de France. 

    - Pourquoi le slogan «Je suis Charlie» porte-t-il autant, aussi loin? 

    - Parce que la France est une patrie culturelle. «Je suis Charlie» rime avec «Nous sommes la France» : ce petit pays nommé France que l'on critique, ou fustige parfois, mais que l'on regarde avec affection et admiration parce qu'il conserve, quand même, un rapport singulier au monde. La mémoire est affaire de symboles. Wolinski et Cabu ne sont pas si loin, dans l'imaginaire français contemporain, de Zola ou Hugo. C'est le rapport au sexe, à la rigolade, aux fondamentaux de l'économie que l'on continue de moquer. Les attentats du 13 novembre sont, en ce sens, une abominable continuation. Après ce massacre de l'esprit français, le massacre de la jeunesse au nom d'une vision du monde qui n'est pas la nôtre. La mobilisation du 11 janvier demeure, mais sous les pieds de cette foule, un gouffre s'est creusé en un an.

    - Vous décrivez, dans «Les mémoires dangereuses» (Ed. Albin Michel), les raisons historiques pour lesquelles les questions difficiles de l'islam et de l'immigration sont au coeur du débat public français. De quelle mémoire sont porteurs les tueurs de «Charlie» ou du Bataclan ? 

    - Ces jeunes Français musulmans ne sont pas porteurs d'une mémoire coloniale. Ils n'adressent pas, contrairement  aux générations précédentes qui se battirent pour l'indépendance, de revendications à l'Etat. Ils se pensent comme victimes. Ils s'en prennent avec violence aux autres communautés. Je ne partage pas l'avis de ceux qui voient l'islam comme le fil conducteur absolu de leur rébellion nihiliste. L'islam est le vecteur le plus porteur de leur révolte contre une histoire nationaliste. Ils sont dans le «transnational». Ce qu'ils veulent, c'est tout casser, éradiquer. Se situer hors de l'histoire de France et de celle de leurs pères. J'en ai vu, en tant que professeur, beaucoup de jeunes comme eux, qui tentaient d'apprendre l'arabe à l'université, avant de renoncer la plupart du temps. Ce qu'ils veulent, c'est s'affronter aux identités nationales élaborées. Comme certains avaient commencé à le faire lors des révoltes des banlieue, en 2005... 

    - De 2005 à 2015, vous voyez un lien ? 

    - Bien sûr! Il ne faut jamais oublier ces émeutes, car il y avait derrière une révolte. On sentait monter ce nihilisme, cette volonté de détruire pour détruire. Or comment a-t-on répondu à l'époque ? Par la proclamation de l'état d'urgence...

    - Comment répondre alors, au-delà des mesures sécuritaires ? 

    - En s'occupant vite de recréer du lien national  au lieu de se contenter de commémorer à tout va. C'est une bataille difficile, complexe, longue, mais il n'y  pas d'alternative. Il faut faire partager l'émotion du 11 janvier. La France, il faut le rappeler, n'a pas été que dans la colonisation. Elle a aussi été dans la décolonisation ! Une partie des élites intellectuelles françaises - celles qui se sentaient sans doute le plus proche de «Charlie» - s'est battue pour que l'Algérie accède à l'indépendance. Il faut le redire et l'expliquer. Il faut aussi rappeler que les élites politiques algériennes, marocaines, tunisiennes qui ont obtenu l'émancipation de la France, n'étaient pas religieuses. Ce n'est pas l'islam qui a délivré les peuples de la férule coloniale ! Il faut démonter enfin le mythe de ceux qui croient possible la séparation dans la République. Qui peut croire qu'aujourd'hui, en France, dans une République égalitaire, les communautés peuvent vivre séparées, chacune chez soi. Ce que propose le Front national est, ni plus ni moins, le retour d'une société de type colonial dans l'Hexagone, avec des citoyens de seconde zone qui seraient cantonnés dans des territoires séparés. Jean-Marie Le Pen le revendiquait: «Moi, j'ai été Algérie française, j'ai pensé Algérie française, ma vision est impérialiste, nationale et coloniale» avouait-il jadis. Or le FN n'a pas rompu avec cette part d'ombre de l'extrême-droite, qui est un non sens historique absolu. 

    - La férocité de l'islamisme radical et transnational ne peut-elle pas l'emporter ? 

    - Historiquement, les fondamentalismes religieux ont toujours perdu lorsqu'ils ont cherché à sortir de l'histoire nationale. C'est ce qui s'est passé avec l'islamisme durant la guerre civile en Algérie. A partir du moment où le GIA a brûlé le drapeau algérien, tout a basculé. Dès qu'ils se placent hors de la nation à laquelle ils appartiennent, les musulmans radicaux se retrouvent marginalisés, et à terme battus. Tout l'enjeu est donc de parvenir, au vingt-et-unième siècle, à ce que les musulmans français aient leur place dans la nation. C'est d'ailleurs déjà largement le cas. De très nombreux élus locaux, départementaux ou régionaux sont musulmans. Les deux instances les moins représentatives, de ce point de vue, sont l'Assemblée nationale et le Sénat. 

    - Un an après, vous êtes toujours «Charlie» ? 

    - Je serai toujours «Charlie» car je suis du côté de la liberté. Le défi des caricaturistes est celui que posait jadis le groupe de la révolution surréaliste d'André Breton à qui Trotsky, défenseur de la révolution communiste, avait répondu «Toute licence en art». Cette liberté-là n'est pas négociable. 


    Repères 

    L'historien

    Né en 1950 à Constantine (Algérie), Benjamin Stora est l'un des spécialistes les plus reconnus de l'histoire de la guerre d'Algérie et du choc des mémoires qui a résulté de la décolonisation au Maghreb et en Indochine. Il préside depuis 2014 le comité d'orientation de la Cité nationale de l'histoire de l'Immigration, à Paris. 

     
    Les livres

    Benjamin Stora vient de publier avec le romancier Alexis Jenni «Les mémoires dangereuses» (Ed. Albin Michel). Parmi les nombreux livres publiés sur les attentats de janvier et leurs conséquences, citons: «Et soudain, ils ne riaient plus» (Ed. les Arènes); «Ce que dit Charlie» de l'historien Pascal Ory (Ed. Gallimard) et «Terreur dans l'Hexagone» de Gilles Kepel (Gallimard)

    SOURCE : http://www.letemps.ch/opinions/2016/01/07/marche-charlie-hebdo-demontre-fragilite-lien-national-france 

     

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