• La vie hier : Le fondateur et éditorialiste de "l'Obs" fête ses 98 ans. L'occasion pour lui de revenir sur un long et beau parcours...

    La vie hier

    La vie hier : Le fondateur et éditorialiste de "l'Obs" fête ses 98 ans. L'occasion pour lui de revenir sur un long et beau parcours...

    Jean Daniel. (PATRICK KOVARIK / AFP)

    Le fondateur et éditorialiste de "l'Obs" fête ses 98 ans. L'occasion pour lui de revenir sur un long et beau parcours...

    Par Jean Daniel  

    Publié le 15 août 2018

    Je suis né le 21 juillet 1920. Cela fait donc huit ans que je suis un nonagénaire, puisque cette expression désigne tous ceux dont l'âge dépasse les 90 ans. Le 21 juillet dernier, quelques amis qui me veulent du bien depuis longtemps ont cru devoir me manifester des sentiments de soutien comme toujours chaleureux. Le mot soutien n'est pas gratuit car la vieillesse ne conduit pas toujours d'une manière irrésistible à la sérénité. J'y suis donc arrivé. Comment ? Je ne pourrais le dire. Je ne l'ai jamais su. J'ai toujours vécu au jour le jour avec l'intensité du moment et du travail. Ai-je été plus jouisseur que penseur ? En vérité je ne crois pas. Il y a eu certes des périodes de gourmandise et d'exaltation, le soleil, la mer, le geste d'un ami, le sourire d'une femme, et tant d'autres choses. Mais les saveurs du plaisir ne m'ont jamais fait oublier ma passion pour les idées sans parler de l'idéal, celui de refuser toujours et partout les barbaries et l'humiliation. Je crois que je peux affirmer ma fidélité permanente à ce combat.

    Je n'ai cela dit jamais vu vraiment le temps passer ni les heures se dérober sous moi comme aujourd'hui. J'ai eu une belle vie. Une très belle vie. J'ai eu beaucoup de chance et j'ai été très gâté en particulier de me dire que j'ai rencontré tous les gens que j'admirais avant de les connaître, dont je rêvais de devenir l'ami, je les ai rencontrés, ils ont été attentifs et indulgents. Les périodes sombres, funestes, néfastes n'ont pas manqué. J'ai passé trop de temps dans les hôpitaux et je n'ai pas réussi à terminer les deux ou trois livres que j'avais commencés avec enthousiasme mais on peut dire que les avantages, les privilèges, les facilités, et ce que l'on appelle les honneurs ne m'ont pas manqué. En Méditerranée ou au Maghreb, j'ai eu toutes les distinctions qu'il convient de mériter. Reste que j'ai eu une longévité exceptionnelle et qu'elle m'a posé ces temps derniers des problèmes dont je ne pensais pas qu'ils pourraient me troubler à ce point.

    On me dit que les centenaires, puisque je suis proche de le devenir, sont de plus en plus nombreux. C'est possible, mais pour moi, ce n'est pas le genre qui me convient. Pour dire la vérité, je trouve même ça plutôt ridicule ! Cela consiste à battre un record ou à être l'objet de petits échos dans les gazettes. Le moment où j'ai été le plus en accord avec moi-même a été lors de mes 90 ans. Il y avait à la Maison de l'Amérique Latine pratiquement tous les gens que j'admirais, à commencer par Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion et Simone Veil. Tout le monde. Serge Lafaurie, Josette Alia, François Furet.

    Bref, me voici nonagénaire dans la difficulté de finir une œuvre à laquelle je tenais peut-être, sûrement, et qui était proche du "Premier Homme" d'Albert Camus. Il fallait bien que ce nom arrive puisqu'il ne m'a pas quitté et je dirais de lui ce qu'il disait de son professeur Jean Grenier : "Cet homme m'aura ouvert toutes les portes sur ce qu'il m'était essentiel de connaître." Jamais on n'a autant parlé de l'auteur de "l'Etranger" qui a marqué ma vie et dont à vrai dire je ne me suis jamais séparé. Même pendant la guerre d'Algérie ? Absolument ! Peut-être parce que je suis en train de lire un livre sur "le Premier Homme", merveilleux.

    La vieillesse c'est aussi être peu à peu repoussé par ceux dont on se croyait le plus proche. On finit par juger tous les livres que l'on reçoit selon les dédicaces, la table des matières ou les citations. Cela s'appelle l'amertume et ce n'est pas le sentiment le plus élégant, ni le plus agréable. Lorsque ce sentiment commence, c'est que la fin est proche, en tout cas, qu'il convient de la préparer. Je regrette d'en être venu à ce genre de considération alors que vous m'avez adressé la chaleur et la tendresse de la fidélité. Mais d'avoir cette franchise me donne un solide sentiment de sécurité. Mes chers amis, nous avons en commun des idéaux et des principes. Ce qu'il y a de plus redoutable, c'est de se demander ce que nous en avons fait. Je pensais à cela en lisant l'ami Régis Debray qui estime pouvoir et devoir tout effacer. Nous aurions, selon lui, tout raté. Lui, la révolution, moi, l'anticolonialisme de notre rigueur désespérée.

    Non, je n'ai jamais été assez vain pour espérer de figurer parmi les grands, mais en même temps je n'ai jamais été assez modeste pour renoncer au rêve de me faire une toute petite place entre Benjamin Constant et Romain Gary.

    Jean Daniel 

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    L’Algérie racontée par le journaliste français

    Jean Daniel

    Dans un entretien accordé il y a dix ans à France Culture le journaliste Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, confiait ses souvenirs d’enfance en Algérie, sa relation avec l’écrivain Albert Camus, et sa perception de la colonisation.

    Cadet d’une famille de onze enfants de confession juive, Jean Daniel grandit à Blida en Algérie. Il raconte. Se souvient de ce père qui faisait régner une « silencieuse autorité » malgré leurs origines méditerranéennes.

    « Ma mère ne vivait que dans l’attente de l’été », glisse le journaliste. « Pour mon père, il y avait quelque chose d’un peu distant, presque d’un peu vulgaire dans l’attitude vis-à-vis des gens qui se ruaient sur les plages. Il aimait la montagne, il aimait les Berbères qui sont différents des Arabes ».

    Élève brillant, il part étudier à la Sorbonne, à Paris. Alors qu’il prépare l’agrégation de philosophie, il co-fonde une revue de « vulgarisation intellectuelle », explicitement marquée à gauche, intitulée « Caliban ». Dans la foulée, un certain Albert Camus -déjà célèbre- l’appelle. Lui suggère des textes. Les deux hommes se rencontrent chez Gallimard, la célèbre maison d’édition. « Lui (il) m’a totalement séduit. Et moi je ne lui ai pas déplu », confesse, non sans modestie, Jean Daniel, au micro de France Culture.

    Puis la guerre d’Algérie arrive. 1954. Le rêve de devenir écrivain s’éclipse au profit de la nécessité de raconter les événements. C’est l’année où Jean Daniel, 34 ans, fait ses premières armes dans la profession de journaliste. C’est cette même guerre qui va séparer Camus de Daniel. Leurs visions diffèrent. Alors que Camus n’accepte pas qu’on puisse négocier avec le FLN, Jean Daniel, lui, le défend. Leur amitié ne survivra pas à leurs perceptions très différentes sur l’issue nécessaire au conflit. Les actes de violence au nom de la libération nationale finiront par les séparer définitivement.

    Enfant et adolescent, Jean Daniel se rend compte des différences de traitement entre les Français installés en Algérie et les Algériens. « J’ai vécu l’Algérie comme humiliation de mes amis musulmans (…) je pensais qu’ils étaient incroyablement humiliés et que c’était inacceptable (…) mais tout ce dont ils rêvaient et que je rêvais pour eux c’est qu’ils deviennent des Français comme les autres. Ils étaient chez eux, étrangers dans leur propre pays ».

    Avant la Guerre de libération nationale, explique le journaliste, il n’y avait « pas de questions à se poser sur la patrie ». « Né juif ? Israël n’existait pas donc il n’y avait pas de problème. Né Algérien ? L’Algérie était française ». Il faudra attendre le début du Mouvement de libération nationale pour que Jean Daniel conceptualise ce qui s’est déroulé pendant toutes ces années.

    La vie hier : Le fondateur et éditorialiste de "l'Obs" fête ses 98 ans. L'occasion pour lui de revenir sur un long et beau parcours...

    Le 29 mai 2014, Jean Daniel a été fait docteur honoris causa de l'université de Blida, sa ville natale. 

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    Jean Daniel (Combe Cyril/Sipa) 

    Jean Daniel, Docteur honoris causa

     de l’université de Blida 

    “Je suis un vrai Blidéen” 

    L’écrivain et journaliste français, Jean Daniel, a été fait, jeudi 29 mai 2014, docteur honoris causa de l’université Saâd-Dahleb de Blida. 

    Accompagné du ministre de l’Enseignement supérieur, Mohamed Mebarki, de l’ambassadeur de France en Algérie, André Parant, de l’ancien ministre, Cherif Rahmani, et du wali de Blida, Mohamed Ouchène, Jean Daniel a exprimé, à cette occasion, ses profonds sentiments de joie d’être parmi les siens, sur la terre de Blida qui l’a vu naître.

    Affaibli par le poids de l’âge, Jean Daniel lancera à l’assistance : “Me voici devant vous aujourd'hui presque centenaire. Grâce à l'indulgence de vos commentaires sur mon parcours, vous avez généreusement justifié le privilège que vous m’offrez aujourd’hui, celui d’être ici.” 

    En évoquant les prémices de la résistance contre le colonialisme français, Jean Daniel affirmera : “Les maîtres qui m’ont aidé, je tiens à citer leurs noms : Charles André Julien, professeur Jacques Berque, Charles André, Charles-Robert Ageron. Ces noms sont à l’origine de ce que nous sommes ici. Charles-André Julien a été le premier à nous informer sur les  jeunes musulmans qui allaient jouer un grand rôle dans la future résistance. 

    Au collège de Blida, il y avait des grands noms comme Saâd Dahleb et Benteftifa”, lancera-t-il, avant de paraphraser le président de la République, Ahmed Ben Bella : “Nous sommes des Arabes, nous sommes des Arabes.” Plus loin, il évoquera le rôle de Kateb Yacine : “Permettez-moi d’évoquer le nom de l’écrivain Kateb Yacine. C’était l’être le plus attachant. Je l’ai accompagné un jour parce que Jean-Marie Saurer avait mis en scène une pièce et j’ai eu l’imprudence de présenter Yacine comme un grand romancier arabe. Yacine n’a fait qu’un bond sur la scène et il a déclaré : ‘Je n’aime pas beaucoup me laisser enfermer dans l’arabisme. 

    J’ai participé à une cause nationaliste contre le colonialisme français et je l’ai fait comme un Algérien et rien d’autre. J’ai voulu reconquérir l’algérianité perdue, mais je n’ai pas voulu me fondre dans l’univers arabo-islamique.’” Il faut signaler, enfin, que Jean Daniel n’a pas manqué de faire visiter à sa petite-fille sa ville natale, où sont enterrés ses souvenirs qui datent de près d’un siècle. “Je m'enchante de pouvoir partager avec ma petite-fille mes souvenirs de Blida. Je suis un vrai Blidéen”, a conclu Jean Daniel. 

    La vie hier : Le fondateur et éditorialiste de "l'Obs" fête ses 98 ans. L'occasion pour lui de revenir sur un long et beau parcours...

    Pour le fondateur du "Nouvel Observateur", Jean Daniel ce conflit qui a pris fin il y a cinquante-six ans aurait pu être évité. Il explique donc pourquoi. 

    Il y a eu les héros, les victimes et les bourreaux d'un conflit qui s'est terminé voilà cinquante-six ans. Mais il y a eu aussi tous ceux, Algériens et Français, qui ont rêvé d'une fraternité durable entre les deux peuples, qui ont proposé les réformes qui pouvaient la permettre, et dont les voix n'ont pas été écoutées. 

    Dans la vidéo ci-dessous, Jean Daniel, fondateur du "Nouvel Observateur", qui s'est engagé en faveur de l'indépendance, explique pourquoi "la guerre sous sa forme longue, meurtrière, épouvantable, avec les tortures, les déportations, l'exode, pouvait être évitée". 

     

     

    « L’Arabie saoudite massacre des enfants avec des armes françaises *** Yémen : environ 10 000 morts et un drame humanitaireLà où tout a commencé en 2001 et 17 ans après c'est pire... A quoi ont servi les 89 militaires français morts en Afghanistan ? »
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  • Commentaires

    1
    Vendredi 17 Août à 09:06

    La guerre d'Algérie aurait pu être évitée ? Dommage que cette question ne vienne à l'esprit qu'aujourd'hui ! On aurait pu éviter les souffrances i'ont accompagnées. Celles du peuple algérien, les plus douloureuses, celles aussi peuple français, notamment des appelés du contingent qui ont ainsi perdu de longs mois de leur jeunesse et quelquefois beaucoup plus.

    Mais pour moi le colonialisme est l'aboutissement inéluctable du capitalisme. Il constitue une forme aggravée de l'exploitation des hommes par d'autres hommes.

    Pouvait-on espérer que le capitalisme se renierait au point de condamner son apogée ?   

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