• La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

     

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

    De 1954 à 1962, des millions d’appelés sont partis en Algérie. Ils allaient «pacifier». En fait, c’est la guerre qui les attendait. Cette chronique est le témoignage de l’un d’entre eux, Jean Forestier, qui en a été acteur.
    « Répertorié » au registre des grands blessés, il a vécu, écrit ce document retraçant une petite page de notre Histoire, page largement occultée par les pouvoirs politiques en place ; posant des questions sur cette guerre qui, avec une actualité récente et tragique, nous replonge dans un univers que l’on croyait disparu de nos esprits.

     

    Biographie de l'auteur

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

    Jean Forestier fait partie de cette génération de Français née dans un contexte de guerre mondiale puis de guerres coloniales. L'accès à la culture et au savoir était alors l'apanage exclusif des familles aisées. L'expansion des années dites " les trente glorieuses " a permis, malgré d'incontestables handicaps à ces jeunes de s'épanouir, de prendre une sorte de revanche sur la vie, et pour certains de réussir. Investi dans des structures associative et caritative de Joué-lès-Tours, il pratique toujours cette marche si vilipendée pendant la guerre d'Algérie, mais sur des chemins où s'épanouissent encore les fleurs de la paix.

    Deux témoignages-avis sur ce livre

    La Morasse
    de Jean Forestier.

    Par
     

    papi Mormès 

    J’ai lu cet ouvrage, par respect pour celui qui l’a écrit et parce que les droits d’auteur sont reversés au Restaurant du Coeur.
    Du respect d’abord pour ces gamins qui n’avaient que vingt ans et à qui on demandait de faire la guerre sous couvert de maintien d’ordre.
    Du respect ensuite pour Jean Forestier qui a été, comme beaucoup trop d’entre eux, blessé grièvement dans sa chair et qui a eu le courage de se reconstruire.
    L’on comprend très bien que près de soixante ans plus tard il ait eu envie de coucher sur papier cet épisode marquant. Exorciser les vieux démons qui viennent encore hanter l’humeur aux heures difficiles.
    L’auteur précise dans l’avant-propos : « - L’humble rédacteur que je suis, va dérouler une longue page qui a pour cadre l’Algérie et pour thème la guerre. C’est le quotidien d’un appelé, encore adolescent, pas formé à tuer, pas  formé à faire abstraction de ses sentiments. »
    Les premiers chapitres nous tiennent « éveillés ». Son enfance, pas facile, son premier métier puis son incorporation à Perpignan, ses classes au 11° choc, Montlouis.

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

    L’entrée de la citadelle de Montlouis

    L’austère citadelle de Montlouis (situé entre Andorre et Perpignan à 1800 mètres d’altitude) quiconque a subi le stage a gravé en mémoire, à tout jamais, l’épuisante marche Montlouis - fort Miradou de Collioure et le premier saut, harnaché, dans l’eau glacé de la baie de la cité des peintres (stage commando-marine.

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

     Le fort Miradou de Collioure

    Puis l’Algérie au 10° BCP et enfin au 18° RPC dans le Constantinois.
    Puis les chapitres se succèdent, l’auteur a tenu une sorte de journal au jour le jour, il se réfère à ses notes. La routine s’installe, opérations, gardes, crapahus, fatigues, bivouacs, marches épuisantes, embuscades de nuit, accrochages, les copains qui tombent, le bilan des morts et des blessés… cela n’est intéressant finalement que pour ceux qui ont vécu ces moments.
    Ce qui manque c’est un peu d’humanité, de sentiment, d’émotion. Ce qui manque surtout ce sont les rapports qu’il a pu avoir avec les habitants, avec ce pays.
    Le livre se termine par sa blessure lors de son dernier engagement, - « Une idée m’obsède : je dois demeurer éveillé, conscient. Je me récite une litanie : j’ai vingt ans, je ne veux pas mourir... » - puis plus loin : « Les « gueules cassées » ont pour devise : sourire quand même ! Eh bien c’est avec un large sourire que je continue ma vie d’hôpital qui va durer près d’un an.»
    Enfin il fait cas de son désir de réussir sa vie sur cette terre d’Algérie, « Ce sera ma revanche pacifique sur le destin… et je crie ma joie de vivre ! »
    C’est le livre d’une tranche de vie de la jeunesse de cette époque troublée qui a touché sur sept années plus de deux millions et demi de jeunes du contingent d’appelés.

     

    La Morasse – Jean Forestier

    Par Michel Diaz

    Dans l’énigme du titre, se dissimule un terme du lexique de l’imprimerie que l’auteur, ancien ouvrier typographe, utilise comme métaphore pour annoncer son expérience d’appelé du contingent pendant la guerre d’Algérie, soit 27 mois, de 1957 à 1959. Métaphore qui concerne bien sûr la forme de l’ouvrage. La « morasse », nous explique-t-il, est « une épreuve, pas belle, pas nette, avec ses manques et ses imperfections », mais qui « permet cependant d’avoir une vue d’ensemble de la mise en page. et d’y relever tous les détails ». Une « image brouillée, unique, mais parfaitement lisible. » En fait, les pages d’une vie que l’on peut ressortir des archives de sa mémoire et relire sans rien pouvoir y corriger. « Des morasses, écrit Jean forestier, il y en a eu des centaines, des milliers durant la guerre d’Algérie. »
    Certes, nos expériences de vie sont toujours aussi les brouillons de nos existences, et leurs « épreuves » sont toujours des tirages uniques que nous ne pourrons jamais plus corriger. Il n’en reste pas moins que certains, parce que la vie y a imprimé de plus profondes violences, ne sont ni « beaux », ni « nets », et que leurs « manques et imperfections » sont comme des caillots de sang figé dans le paysage de la mémoire. Et les livres sont là (fussent-ils publiés dans l’ombre) pour s’en approcher au plus près.

    Le livre de J. Forestier, auteur comme il le dit, dès le début, « sans aucune culture, sans diplôme, sans éducation, sans nègre, sans correcteur, va dérouler une longue page qui a pour cadre l’Algérie et pour thème la guerre. » Une page que l’ancien typographe va nous restituer un peu « brouillée », mais « parfaitement lisible ».
    Disons-le pourtant dès l’entrée : soucieux de vérité, ce livre est à la fois modeste dans ses prétentions et humble dans sa forme, mais non dénué d’ambitions. En effet, il ne prétend pas moins que nous restituer, le plus fidèlement possible, « le quotidien d’un appelé en Algérie » (c’est-à-dire le bruit et l’odeur de la guerre !), mais c’est l’humilité et l’authenticité du témoignage qui en font toute la valeur. « Ce que j’ai vu, précise son auteur, vécu, ressenti, au même titre que des milliers d’appelés, je voudrais bien le partager avec d’autres Français intéressés par l’Histoire de leur pays. » A ce titre, cet ouvrage qui relève donc du témoignage de première main, se revendique aussi comme un nécessaire devoir de mémoire. D’autant plus nécessaire que J. Forestier déplore amèrement « l’omerta généralisée que l’on constate encore sur cette guerre d’Algérie », et dénonce cette « chape de plomb (qui) s’est abattue sur ce conflit comme si on en avait honte. » On pourrait, certes, lui objecter que certains historiens (peu nombreux il est vrai) ont mis tous leurs efforts à nous expliquer cette guerre et nous en éclairer les pages mais, sur le fond, J. Forestier a bien raison : la guerre d’Algérie reste une page honteuse de notre Histoire nationale, une guerre que l’on a longtemps camouflée sous le terme « d’événements » et sur laquelle la plupart de nos contemporains sont presque tout à fait ignorants.
    Dans ce contexte de presque général oubli, on comprend qu’un participant de la guerre (qui l’a terminée, pour sa part, comme « grand blessé ») se sente autorisé à apporter sa pierre au rétablissement de la mémoire collective et s’y emploie, s’aidant de ses faibles moyens, dans ce qui sans doute sera l’unique ouvrage de sa vie. Récit d’un homme sans ressentiment ni haine envers ceux qu’il a combattus, mais seulement et légitimement meurtri par l’indifférence de ses contemporains et l’attitude de tous ceux qui l’ont tiré de son adolescence (pour des motifs dont il ignorait tout et des raisons qui n’étaient pas les siennes) pour le convertir en tueur. Car, dit-il, « on ne naît pas tueur sur ordre, et si la malchance nous contraint de tuer, c’est avec l’instinct de survie. » Et il écrit, plus loin, dénonçant leur hypocrisie, « nos hommes politiques n’en démordent pas. Il s’agit toujours de pacification en Algérie, de maintien de l’ordre. »

    Récit écrit sans haine, je disais plus haut, à l’égard de l’ancien ennemi, le « Fel », dont au détour des pages on voit que leur auteur a compris les raisons de la lutte qui consistait, tout simplement, à conquérir la liberté et à rétablir la justice. Raisons qu’il justifie aussi, sans cependant s’y attarder, par l’état de misère et le dénuement dans lesquels survivaient la plupart des Arabes qu’il a pu rencontrer sur le territoire de guerre, paysans gratouillant la terre « avec des engins d’un autre âge. » Bien qu’il fût dans le camp, loi de la guerre oblige, de ceux qui, sous prétexte de « pacifier », ajoutaient à cette misère en dévastant les douars, en en déplaçant les populations et (tout autant que les rebelles le faisaient d’ailleurs) à se payer sur l’habitant en volant ses quelques poulets ou en tuant sa chèvre, son mouton, son âne.

    Sur cela, comme sur rien d’ailleurs, J. Forestier ne triche pas. Cependant comment rendre compte d’une telle expérience de vie, quand la mémoire, vive encore, brûle de raconter, mais que l’on se heurte au mur du silence et que la parole est réduite à n’être qu’un mince murmure dans l’ombre ? C’est comme hésitant qu’il s’avance, dans les premières pages de son récit, et nous le voyons tâtonner, chercher le mode d’expression qui lui sera le plus efficace.
    Après l’introduction, La Morasse commence, au chapitre I, comme une autobiographie (évocation du milieu familial et social, de l’éducation, enfance menacée de délinquance, placement en orphelinat, en familles d’accueil, obtention du diplôme de typographe), l’auteur oblique bientôt, pour adopter un rythme de narration plus proche du « journal de bord » : « Ayant griffonné quelques pages de papier relatant des faits journaliers, je décide qu’à compter de ce jour, je noterai les événements saillants de ma vie militaire. » Mais si son matériau de base est le journal qu’il a tenu pendant plus de deux ans, il va, plutôt que de nous le livrer tel quel, y puiser de quoi rédiger ce que l’on désigne sous le terme de « mémoires ».

    Ces mémoires vont donc être rédigés selon un point de vue interne mais, dans son refus de céder à quelque sensibilité, J. Forestier reste au plus près de ce qu’exige le récit de guerre quand la banalisation de la violence et la présence quotidienne de la mort anesthésient dans la conscience ses sentiments d’humanité et interdisent tout apitoiement trop long sur soi-même et sur l’autre.

    Et cette narration, un jour poussant un autre, c’est tambour battant qu’il la mène, respectant à la lettre le sous-titre de son ouvrage. « Le quotidien d’un appelé », c’est d’abord cette lancinante énumération de lieux (Nouader, Arris, Batna, La Meskiana, Khenchela, Biskra, et tant d’autres) où les troupes installent leur cantonnement, pour quelques heures, quelques jours, montent et démontent les guitounes, aménagent le camp, installent des systèmes de défense et des postes de guet, se livrent aux corvées traditionnelles, avant de repartir ailleurs, n’importe quand, le sommeil à peine entamé, souvent vers l’inconnu, dans l’improbable des montagnes. Ce sont les chefs hurlant les ordres, traitant souvent leurs hommes sans ménagement, les envoyant au feu sans état d’âme et provoquant chez eux des élans de révolte. C’est aussi, et surtout, le boulot du soldat et ses incessantes missions, de jour comme de nuit, reconnaissances de terrain, opérations de ratissage, coups de main sur les douars, fouilles des villageois et arrestations des suspects, embuscades nocturnes, ouvertures des routes, escortes des convois, soutiens portés, opérations de secteur, quadrillages de zones, nettoyages de nids de rebelles, accrochages, crapahutages harassants à travers le djébel, bivouacs improvisés dans des paysages hostiles, marches nocturnes éprouvantes et engagements meurtriers… Mais c’est encore le climat, presque aussi redoutable que l’ennemi lui-même, qui met les corps à rude épreuve, la chaleur épuisante sous un soleil impitoyable qui fait des marches un calvaire où les hommes titubent et défaillent de fatigue et de soif, la pluie, la boue, les nuits glacées, les vents coupants, la neige qui ensevelit les abris de fortune. C’est une guerre (où l’ennemi, invisible, mobile, présent où ne l’attend pas et disparu où on le cherche) se déroule dans des montagnes dont la beauté, nous dit l’auteur, est à couper le souffle : pitons rocheux dressés à flanc de ciel, véritables nids d’aigles où les rebelles se confondent avec la couleur de la pierre, ravin abrupts, oueds encaissés au fond des gorges, pentes de la montagne plantées de cèdres et de forêts impénétrables, paysages de roches à nu et d’éboulements de pierrailles, abritant d’innombrables grottes, caches de munitions et d’armes qu’on ne peut investir qu’après y avoir balancé des grenades, les avoir nettoyé à coups de lance-flammes, maquis touffus d’où peut, à chaque instant, jaillir une rafale de fusil automatique ou le couteau imprévisible qui vous tranchera la gorge… Car c’est aussi cela, ce harcèlement de la guérilla qui épuise les nerfs des soldats, ce ratissage des montagnes où la peur ne dit pas son nom, parce que la nommer, c’est se mettre en état de faiblesse, mais qui fait de l’homme ce chasseur qui se sait lui-même la proie de celui qu’il essaie de traquer. S’avancer en terrain ennemi, c’est d’abord, s’oubliant soi-même, « alerte de tous les instants, fouille systématique des coins suspects, l’esprit toujours en éveil, repérage des signes de présence humaine. »

    Jean Forestier n’est pas un historien. Il ne se mêle pas d’analyser les causes du conflit ou d’en commenter les étapes, encore moins d’en ausculter les raisons politiques ou d’en étudier les protagonistes. Son récit est celui d’un homme de terrain, occupé à remplir son devoir. Il n’est pas écrivain non plus, et le sait (ne cherche pas à l’être), mais il a la plume efficace, la mémoire précise et, surtout, le désir de rester au plus près de ce qu’il a vécu et cherche à nous restituer le plus honnêtement possible. Le récit de sa guerre est un récit à fleur de peau, à ras de faits, mais constamment à hauteur d’homme et d’une dignité totale. Si l’on veut mettre de la chair, de la sueur, du sang sur ce que les historiens nous racontent de cette histoire, avec la hauteur et le nécessaire recul que leur impose leur fonction, il faut lire le livre de Jean Forestier. Il est, à sa mesure, un indispensable maillon de la chaîne de nos mémoires.

    Michel Diaz.

    Le quotidien d’un appelé en Algérie

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

    Jean Forestier. 
    © Photo NR

    Jean Forestier, appelé de la classe 57/1/C, se définit comme une « gueule cassée », un revenant de la guerre d’Algérie. A 82 ans, ce Jocondien sort un livre témoignage « La Morasse, le quotidien d’un appelé en Algérie ». Un ouvrage, que l’ancien ouvrier du livre (NDLR : d’où la référence à la morasse qui est l’épreuve ultime servant à valider l’impression d’un journal), dédie à tous ceux qui ont été embarqués, dans les années soixante, dans une guerre qui ne disait pas son nom. « C’est le quotidien d’un appelé, encore adolescent, pas formé pour ce genre d’exercice armé, pas formé à tuer, pas formé à faire abstraction de ses sentiments. On ne naît pas tueur sur ordre, et si la malchance nous contraint à tuer, c’est avec l’instinct de survie. »
    Issu d’une fratrie de sept enfants, Jean Forestier n’a jamais 
    vraiment guéri la profonde blessure que cette guerre lui a infligée. Et pas seulement dans sa chair. « J’approuve tout à fait qu’on honore la mémoire des disparus sur le site unique de la cour des Invalides »lâche-t-il avec un brin de colère. « Mais la vérité m’oblige à dire que les pertes subies par les équipes professionnelles si douloureuses soient-elles n’ont rien de comparables avec les pertes enregistrées par le contingent. 25.000 d’entre nous l’ont payé de leur vie. C’était l’impôt du sang… Sans niches fiscales possibles. »
    La Morasse se lit comme un roman. Le ton est vif, le propos sans concession, les formules parfois brutales, les tranches de vie souvent émouvantes. Jean Forestier, qui a décidé de léguer l’intégralité de ses droits d’auteur aux Restos du Cœur, en a fait une thérapie, en même temps qu’un testament. A partager, si possible.
    SOURCE :
    https://www.lanouvellerepublique.fr/tours/le-quotidien-d-un-appele-en-algerie 

     

    La Morasse: Le quotidien d'un appelé en Algérie (1957-1959)

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 16 Janvier à 12:16

    Ce su'ont vécu les appelés du contingent en Algérie est très variable. Ce que je viens de lire sur le livre de Jean Forestier le confirme. Il y a eu tous les cas de figure depuis l'imbécillité du quotidien jusqu'au danger qu'ont connu ceux qui se sont trouvés exposés.

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